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dimanche 21 avril 2013

L'UE, offshore allemande? ("Danke Deutschland" et autres vérités croates)

La Croatie, qui deviendra en juillet le 28e membre de l'Union européenne, vient d'élire ses eurodéputés. Mais seul un Croate sur cinq aura jugé utile de se déranger pour un tel enjeu.
Ce chiffre est effarant pour une élection inaugurale. On l'explique dans les médias par la crise économique, les négociations interminables, les sacrifices imposés… Tout ceci tient. On oublie seulement un détail: c'est que l'UE, vue des Balkans, n'existe pas. Privée de son attrait économique — subsides et emplois — elle devient transparente.


Depuis le début de leur sécession d'avec la Yougoslavie, voici un quart de siècle, les Croates ont été en affaires avec l'Allemagne, leur alliée historique. C'est elle qui a imposé leur reconnaissance à rebours des usages diplomatiques en vigueur, elle qui les a financés, défendus, équipés, au mépris de la collégialité européenne. Du temps où la France était gouvernée, sous François Mitterrand, on pouvait encore entendre des protestations contre ce cavalier seul, même si cela n'entraînait aucune action concrète. Cette idylle a même été immortalisée par un hymne : "Danke Deutschland". Dans ce chef-d'œuvre de flagornerie, la souveraineté croate est fièrement présentée comme un "cher cadeau" de l'Allemagne.
L'UE n'a rien à voir là-dedans. En matière de relations internationales, de fait, l'UE n'a aucune consistance. Ses molles ingérences n'ont amené que faux espoirs et cruelles déceptions. Les récentes adhésions (Bulgarie, Roumanie) ont été clairement imposées par les besoins stratégiques de l'OTAN et non par les critères d'intégration européens. La politique financière de l'UE est dictée par les banques et pilotée par les cadres de Goldman Sachs. Sa gestion partiale de la crise du Kosovo est entièrement déterminée par Berlin et Washington.
Pourtant, lors de l'éclatement yougoslave, en 1990-91, l'UE a eu une chance historique de s'affirmer comme puissance continentale. Elle avait encore les moyens et le prestige nécessaires pour intégrer la Yougoslavie en bloc, et rendre obsolètes du même coup ses conflits territoriaux internes qui ont entraîné des dizaines de milliers de morts. Ainsi, elle faillit patronner un règlement à l'amiable entre les trois communautés bosniaques lors des pourparlers de Lisbonne en février 1992. Mais il suffit d'un coup de fil de l'ambassadeur américain en Yougoslavie, Warren Zimmermann, au président islamiste des musulmans de Bosnie, Izetbegović, pour que celui-ci retirât sa signature du document minutieusement négocié par le diplomate portugais Cutilheiro. Ce parjure fut le véritable détonateur de la guerre en Bosnie. Zimmermann s'est vanté dans ses mémoires de l'avoir suscité.
En laissant morceler cette fédération en micro-Etats chauvins pour ensuite les intégrer sélectivement, l'UE a discrédité l'idée même sur laquelle elle repose. La Yougoslavie était en effet son ancêtre et son prototype: un ensemble de cultures diverses soudé par un projet avant-gardiste et la volonté de mettre fin à des conflits ancestraux, un élan vers la prospérité et l'équité sociale, enfin un refus à la fois du repli ethnique et de la soumission aux puissances globales. Etat fondateur des non-alignés, la Yougoslavie indiquait, malgré ses imperfections, une voie à suivre vers l'Europe-puissance. En contribuant à son dépeçage au lieu de lutter pour son intégration, l'UE s'est avéré n'être, politiquement, qu'une filiale offshore des puissances du moment, Allemagne et Etats-Unis. Qui irait voter pour un spectre?

Le Matin Dimanche, 21 avril 2013.


lundi 1 avril 2013

Kosovo: un nouveau Rambouillet imposé à la Serbie (et la guerre ensuite?)

Le gouvernement de Serbie rumine ses conditions préalables à la signature de son accord “historique” ce 2 avril 2013 à Bruxelles avec le gouvernement du Kosovo.
Cet accord placerait l’intégralité des communes serbes du Kosovo sous l’autorité du gouvernement de Priština. Même l’idée d’une autonomie de ces communes a été pour le moment rejetée au profit d’une “association des communes serbes” ayant un statut analogue à une ONG, mais toujours sous le contrôle du gouvernement kosovar. Les “structures parallèles” du Nord-Kosovo, maintenues jusqu’à ce jour contre vents et marées par Belgrade, et qui ont protégé les populations de cette zone de l’épuration ethnique dont furent victimes les poches plus au sud, notamment en mars 2004, devront être entièrement démantelées.

lundi 5 novembre 2012

Pourquoi il n'y a pas de littérature politique en Suisse

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Pour leur numéro jubilaire des 100 ans du PDC suisse, les rédacteurs de "La Politique", la revue du PDC suisse — qui vient de paraître —, m'ont demandé un point de vue sur la littérature politique dans ce pays.
Voici ma contribution au débat, en texte et en pdf.

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lundi 17 octobre 2011

Pourquoi pleure-t-on Steve Jobs?

Le vieux typographe n’en croyait pas ses yeux. C’était son dernier jour de travail et sa photocomposeuse s’en allait avec lui. Encombrante comme un orgue, il fallut bien trois hommes pour la déplacer. « Mais enfin… Ça vaut une véritable fortune ! » clamait-il, affolé. En réalité, nous étions chanceux : une organisation d’entraide avait bien voulu nous en débarrasser sans frais. En quelques mois, le précieux outil était devenu un objet encombrant.
La scène se passait voici vingt-trois ans, au début de mon travail dans l’édition. Elle était aussi cruelle que courante. La grosse machine fut remplacée par un jouet, un petit Macintosh au prix dérisoire. Et les vieux typographes, élite des artisans, firent place à des jeunes barbares mal formés qui ne savaient même pas que l’espace, en typo, se conjuguait au féminin.
Je me souviens nettement du premier jour où j’ai vu un Mac, dans le bureau d’un professeur. Avec sa souris, il avait ouvert une lettre affichée comme une page imprimée, vérifié les marges, lancé une impression. C’était magique ! C’était la lumière du jour dissipant les ténèbres des terminaux MS-DOS sur lesquels nous écrivions jusqu’alors, et qui rappelaient les écrans lugubres d’un sous-marin. Je m’en achetai aussitôt un pour mes traductions ; il tourne encore. Le Mac était mieux qu’une console, une consolation. Un univers intelligible et amical qui vous enveloppait tout en vous infantilisant un peu. Mais l’enfance n’est-elle pas l’âge de la liberté et de l’imagination ?
Steve Jobs avait créé davantage qu’un produit : un art de vivre. Il allait changer, à lui tout seul, notre interaction avec les machines, notre univers musical, nos habitudes de consommation.
Il y eut des années de vide — celles de son exil —, où Apple sembla une impasse luxueuse et tragique, telles la vidéo Betamax ou les voitures Saab. Même alors, je n’ai pas changé. Je ne pouvais me résoudre au kitsch oppressant, foireux et moralisateur du monopole Microsoft. Nos détracteurs avaient raison : la fidélité à Apple n’était plus alors qu’une affaire d’esthétique. Mais privilégier l’esthétique à l’utilité est justement une marque de civilisation.
Mais il revint et l’on eut l’i-Mac, explosion de couleurs dans un monde gris-beige. Le robuste système Mac OS X. L’iPod. L’iPhone. Au moment où ses inventions se dévoilaient sous les « oh ! » et les « ah ! » comme des cadeaux de Noël, il en était déjà très loin.
Aujourd’hui, la disparition de Bill Gates ne toucherait que quelques geeks. Celle de Jobs a fait pleurer les anonymes dans le monde entier. Ceux qui n’y voient qu’une dérive émotionnelle, une manipulation consumériste, devraient y réfléchir à deux fois.
Cet homme austère et peu mondain n’a jamais versé — publiquement — un dollar aux « charités » quand ses pairs rachetaient leur opulence à coups de millions ultra-médiatisés. Il avait la dent dure et la colère aiguë. Il avait abandonné ses études et se moquait des préjugés de l’establishment, des conseils du marketing, des réticences des techniciens. Perfectionniste, il contrôlait tout, du lissage des caractères à l’écran jusqu’à la forme des prises. Chaque produit Apple porte la marque d’une quête de simplicité absolue. A l’ère du nivellement statistique des offres et des goûts, Steve Jobs a réussi à insuffler à l’industrie une mystique altière et très personnelle. Il nous a légué l’espoir qu’un individu pouvait encore infléchir le destin d’un monde impersonnalisé. Ceux qui le pleurent portent le deuil d’un rêve d’humanité.

Le Matin Dimanche, 16.10.2011.

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vendredi 6 août 2010

Küstendorf, le rêve ethno-écologique d’Emir Kusturica

De Belgrade, il faut compter trois bonnes heures de voyage par les provinces tendres et sauvages de la Serbie de l’Ouest, à travers un passé tragique, une modernisation hideuse et un présent dévasté. Là, chaque monticule porte le nom d’une bataille célèbre et chaque buisson semble abriter un maquis. La route nationale se cabre à mesure que la plaine se vallonne, pour finir par des lacets de montagne bordés de croix et de couronnes: le macadam y est moins délabré que les conducteurs ne sont téméraires. 
L’on débouche enfin, entre le parc national de la Tara, les pinèdes du mont Zlatibor et la frontière bosniaque, sur un territoire féérique circonscrit par une boucle ferroviaire à voie étroite, en forme de huit, installée jadis par un ingénieur poète et têtu. Ce pays de moutons en deshérence, de prophètes rustiques et de manifestations surnaturelles offrait un décor idéal pour un cinéma frénétique. Emir Kusturica l’a révélé au monde entier grâce à son film La vie est un miracle. Puis, envoûté, il en a fait son royaume. 
Un manifeste identitaire 
Sur un versant de la Mokra Gora (la Montagne mouillée), en un lieu-dit appelé Mećavnik, il a bâti ces dernières années un véritable village, bien nommé Drvengrad (Ville-de-Bois) ou le plus souvent Küstendorf, à la fois tout neuf et d’une antiquité sans âge. Küstendorf déploie tout à la fois les commodités d’un camp de vacances «ethno» avec piscine, tennis, garderie et sauna, et le paysage mental haut en couleurs d’un des plus grands cinéastes de ce temps. Alternant les constructions neuves, mais inspirées par l’architecture locale, avec des chalets séculaires transplantés des hameaux voisins, le plan des lieux affiche un mariage surréaliste entre la tradition nationale serbe et les références culturelles et artistiques du maître des lieux. Tous les espaces — chambres, chalets, restaurants — sont faits de bois peint et décorés de motifs gais et naïfs dérivés de la décoration traditionnelle. L’immersion est totale…
Plus qu’un hôtel, plus qu’un rêve éveillé, la cité de bois est conçue comme une posture et un manifeste: «La nationalité est pour moi une culture. C’est pourquoi je fais mon mieux pour aider cette région à préserver son identité. Car l’identité, pour moi, c’est aussi la mémoire. L’uniformisation est si puissante dans le monde actuel et dispose d’outils si puissants que, sans de gros efforts, nous sommes perdus. Et je fais de mon mieux pour ne pas me perdre.» D’où l’expérience de vie totale offerte par ce lieu, allant de la religion à l’artisanat local en passant par le sport, la musique et la littérature. Le cinéaste insiste pour signaler qu’on ne trouve, dans son village, ni Coca-Cola ni aucun produit provenant d’une multinationale.  

Quand le cinéma devient la vie même
Le noyau de cet univers est constitué d’une place pavée de bois portant le nom de Nikola Tesla, enfin reconnu comme l’un des plus grands inventeurs de tous les temps, et dominée par une église orthodoxe minuscule et superbe. La place est surveillée nuit et jour par un totem en bois de Johnny Depp — acteur fétiche d’Emir — adossé à un réverbère dans une pose pensive. Tout à côté, devant la maison du patron, sommeille une vieille «Volga» noire, la voiture officielle de la nomenklatura soviétique. L’éclectisme et la dérision suscitent le sourire, mais jamais le ricanement, tempérés qu’ils sont par une vénération sincère: vénération de la nature, des modèles artistiques et culturels, de l’histoire et de la culture. 
En contrebas voici le «centre culturel et sportif» appelé «La Cour maudite», d’après le célèbre roman d’Ivo Andrić sur les bagnes d’Istambul! Autour, le réseau des ruelles reconstitue une «cité idéale» du cinéma, de la littérature et de la résistance, de la rue Fellini à la place Andreï-Tarkovski, en passant par la rue Bruce Lee, la rue Jim-Jarmush, la rue Che-Guevara… Le «Che», dont le portrait côtoie une icône sur le manteau de la cheminée, au Café italien, est l’une des figures tutélaires des lieux. On voit sa barbe jusque sur les bouteilles de jus de fruits exceptionnels «Bio-Révolution» servis dans le village! L’art, ici, est partout: têtes sculptées devant les maisons, tableaux, chambre Van Gogh… Mais aussi l’art naïf et heureux de la tradition régionale, tout aussi échevelée que les mondes d’Underground et du Temps des Gitans.
L’alliance de l’œil et du cœur
Le soir tombe sur l’église de bois aux quatre toits en cascade. L’espace d’un instant, on se croit plongé dans le décor de Hänsel et Gretel ou d’un «western spaghetti» à la mode slave. Et pourtant non: l’église est réelle, consacrée par l’évêque des lieux, qui à l’occasion y donne la liturgie. Seule la prison municipale, baptisée «Humanisme et Renaissance», est en toc: les deux détenus derrière leurs barreaux ne sont que les portraits en trompe-l’œil de George Bush et de Javier Solana. Mais ce toc est un manifeste politique à lui tout seul…
Ma fille venait de renverser son jus de myrtilles lorsque j’ai aperçu, à la terrasse voisine, Emir Kusturica en cuissettes, deux mobiles en main, conversant avec son épouse. Nous avons bu un verre, le temps de prendre des nouvelles. Il était chargé de projets, partait le lendemain pour l’Italie. Il était tel que son village le reflétait: simple, décontracté, à la fois bourru et accessible.
Logé au 1, rue Jean-Vigo, dans une cabane idyllique surplombant un paysage somptueux, j’ai pu méditer toute une nuit sur l’alliance invraisemblable de l’œil et du cœur, de l’art visuel et de la spiritualité, du conservatisme et de la révolution, que le maître de Küstendorf a réalisée ici un peu à la manière du facteur Cheval. L’existence même de ce village-paradoxe débonnaire et sublime annonce un subtil changement d’époque et de civilisation. Le lendemain matin, un grondement d’hélicoptère incongru est venu déchirer le silence absolu des lieux: il emportait le cinéaste débordé vers l’aéroport. L’homme aux semelles de vent aura-t-il jamais le temps de goûter à son havre?

>  Informations:
A 250 km de Belgrade et 150 km de Sarajevo, le village-hôtel est ouvert toute l’année. Que ce soit en chambre ou en chalet, on y séjourne à des prix très modiques pour les critères européens. Depuis peu, il dispose même d’une piste de ski.
Site internet: http://www.mecavnik.info. Téléphone: +381 31 800 686. Fax: +381 31 800 680 . email: info@mecavnik.info.

Paru dans Le Nouvelliste du 6 août 2010.
Version pdf:



dimanche 17 février 2008

Kosovo: le retour à la loi de la jungle?

Réponses à Vincent Pellegrini sur la sécession du Kosovo
Le Nouvelliste, 18.2.2008.

Slobodan Despot, vous attendiez-vous à la proclamation d’indépendance du Kosovo?
Je ne suis pas surpris par la démarche des Albanais du Kosovo. C’est l’aboutissement d’un processus de longue haleine, dont les récentes péripéties ont été spectaculaires: attaque contre la Serbie puis occupation de sa province sud par l’OTAN dès juin 1999, évacuation de populations à grande échelle, enfin sécession illégale sous les auspices des mêmes puissances qui ont — illégalement, je le rappelle, aussi bien du point de vue de la charte des Nations-Unies que de leur législation interne — bombardé la Serbie pendant 78 jours. Un processus entamé dans de telles conditions ne pouvait avoir d’issue pacifique. 
Dans les faits, les Occidentaux ont commencé par légitimer une organisation qu’ils dénonçaient eux-mêmes comme terroriste, l’UÇK, puis ont mis leurs forces aériennes au service de ses ambitions stratégiques. Les ultranationalistes albanais, devenus maîtres de la province, auraient eu tort de ne pas exploiter cette alliance jusqu’à son terme logique. Si leurs protecteurs occidentaux sont aujourd’hui dans l'embarras, on ne peut pas dire qu’ils ne l’aient pas cherché.

Comme Serbe, comment réagissez-vous à cette proclamation d’indépendance?
Ma réaction “comme Serbe” est assez prévisible — comment réagirait un Français à la proclamation d’indépendance unilatérale de la Corse ou des Bouches-du-Rhône? — et donc peu intéressante. J’essaie, en revanche, de réfléchir  en tant que citoyen suisse et européen. Et là, je me trouve désemparé. Des pays comme la France, les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, qui ont contribué à façonner dans le sang et la souffrance cette assurance anti-guerre qu’est le droit international, sont en train de le démanteler. Car la sécession du Kosovo est contraire à la Charte des Nations-Unies, à l’acte final des Accords d’Helsinki, enfin à la Résolution 1244 du Conseil de sécurité, qui affirme la souveraineté de la Serbie sur cette province. Cette sécession n’avait aucune chance d’obtenir l’aval des Nations-Unies, à cause justement du précédent qu’elle créait: qu'à cela ne tienne, on se passera des Nations-Unies! Cet événement met donc le monde au pied du mur: soit il y a un Kosovo “indépendant”, soit il y a l’ONU. Cet enjeu mérite-t-il l’abolition du droit et le retour à la loi de la jungle?

Comment jugez-vous la politique de notre ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey qui a soutenu ouvertement l’an passé le principe de l’indépendance du Kosovo?
Après un coup d’éclat, jadis, face au secrétaire d’Etat américain Powell, Mme Calmy-Rey a mis de l’eau dans son vin. Dans l’affaire du Kosovo, elle a mené très précisément la politique que les Américains ont déléguée à leurs satellites: faire admettre par l'engagement d'Etats tiers une violation flagrante du droit international suscitée par eux. Mme Calmy-Rey a abordé cette question d’un point de vue partisan et unilatéral, comme si le sort du Kosovo ne tenait qu’à la volonté de sa seule majorité albanaise, et comme si cette majorité n’avait pas été consolidée, depuis le 12 juin 1999, par une expulsion massive des autres populations. Il se peut qu’elle ait été entraînée par un mouvement généreux et qu’elle ait perdu de vue certaines données et surtout certaines conséquences de son action. Mais, comme dit le proverbe, le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions...
Il se peut aussi, dans la mesure où le Conseil fédéral n’a jamais formellement désavoué la ministre, que cet activisme relève d’un calcul bureaucratique inavouable: le jour où le Kosovo sera indépendant, a-t-on pu se dire, nous aurons un prétexte en béton pour renvoyer un grand nombre de ces Balkaniques chez eux. Or ce n’est pas la force, mais uniquement des conditions de vie décentes, qui peuvent initier ce mouvement de reflux. C’est peut-être le constat d’échec d’un tel calcul qui explique l’hésitation actuelle de la politique suisse.
Par-delà ces conjectures, je me demande enfin comment une pro-européenne comme Mme Calmy Rey peut soutenir à la fois l'intégration des peuples et la création de nouvelles frontières sur le même continent.

Un haut responsable de l’Union Européenne a expliqué il y a quelques jours qu’il ne s’attendait ni à des violences, ni à un exode massif de la communauté serbe. Est-il réaliste ou  trop optimiste?
Impossible de répondre à l’heure qu’il est. Je sais seulement que les hauts responsables de l’Union européenne, à commencer par M. Kouchner, avaient juré, en 1999, d’assurer une coexistence pacifique et multiethnique au Kosovo — c’était du reste le but proclamé de leur guerre — et que le résultat a été un exode massif. Il serait donc prudent d’entendre dans leurs proclamations le contraire de ce qu’elles annoncent.

Combien de Serbes du Kosovo ont-ils quitté cette province depuis l’intervention de l’Otan? Ont-ils encore un avenir dans un Kosovo qui s’est proclamé indépendant? 
D’après les chiffres disponibles et les estimations valides des organisations internationales, le nombre des personnes déplacées après la guerre de 1999 s’élève à quelque 200 000 Serbes et autres non-Albanais, soit les deux tiers de leur nombre d’avant guerre. Sur les quelque 300 000 Serbes qui y vivaient avant la guerre, plus de 180 000 sont encore des personnes déplacées, tandis que plus de 50 000 autres membres des différents minorités restaient dispersés en Serbie, au Monténégro, dans les pays européens ou même outre-Atlantique. Le pourcentage de ceux qui se sont réinstallés après la guerre de 1999 ou les violences antiserbes de 2004 est inférieur à 5 %. Ceci répond aussi bien à la première qu'à la deuxième de vos interrogations.

Risque-t-on une partition du Kosovo avec les Serbes regroupés au nord de la province qui pourraient refuser toute coopération avec Pristina par exemple?
Il est probable que cette population ne voudra pas suivre le sud dans sa sécession. Il est évident, d'autre part, qu'il n'existe aucun argument de droit pour l'y contraindre. 

Les Russes semblent avoir lâché le Kosovo. Que peut faire la Serbie qui vise par ailleurs l’entrée dans le club européen?
Je ne crois pas que la Russie ait "lâché" le Kosovo. Elle s'est bornée à exhorter au respect du droit international et n'a pas donné suite aux appels de certains milieux serbes qui l'implorent d'envoyer ses troupes. Elle se contente, pour le moment, d'observer les Occidentaux en train de démanteler eux-mêmes l'édifice juridique qui traduisait leur emprise sur la planète. La Russie a tout intérêt, bien entendu, à leur faire endosser la responsabilité de tout le chaos qui pourrait s'en suivre. Ses éventuelles représailles s'exerceront sur des terrains autrement plus significatifs que le Kosovo.
Quant à la Serbie, elle ne peut évidemment rien faire. Depuis sept ans, elle est gouvernée par un courant pro-occidental qui a fait table rase de l'ère Milosevic, notamment en démantelant une armée efficace qui avait tenu l'OTAN en échec: cela n'aura servi qu'à la ligoter lors de l'amputation. Dans cette crise, la Serbie est l'otage de sa propre naïveté. Le réveil a commencé, et il jettera cette nation dans les bras de la Russie. Il se pourrait donc que la "conquête" du minuscule Kosovo marque l'ultime expansion de l'UE et de l'OTAN avant le gel des positions et le retour à la guerre froide.

Quels sont, selon vous, les enjeux internationaux de cette crise somme toute très locale?
Il faudrait cesser de tourner autour du pot et dire au public pourquoi les Américains ont entraîné leur camp dans une entreprise aussi risquée. Ce n'est pas pour assurer le bien-être et l'indépendance des Kosovars. La raison tient en un mot, que les médias évitent autant que possible de prononcer: "Bondsteel". Il s'agit d'un camp retranché, construit dès l'occupation de 1999, qui est aujourd'hui la plus vaste base militaire des Etats-Unis hors de leurs frontières. Le Kosovo est riche en minerais stratégiques et se trouve sur le chemin d'un important oléoduc à venir. C'est une étape clef de la conquête du Moyen-Orient et de ses ressources pétrolières, objectif militaire et stratégique affiché du bloc atlantique. Les arguments démocratiques et humanitaires ne sont hélas, une fois de plus, que le masque d'une politique impériale assez classique.

Les nombreuses églises et couvents orthodoxes brûlés au Kosovo ces dernières années par les albanophones traduisent-ils une haine profonde, voire culturelle et religieuse des Serbes? Cela signifie-t-il qu’une coexistence entre les deux communautés ne sera pas possible avant très longtemps?
Le rapport publié après les émeutes de 2004 par Mikhaël de Thyse, expert de la Direction de la culture et du patrimoine du Conseil de l'Europe, était accablant: plus de 150 lieux de culte détruits par le feu et l'explosif dans une zone qui comportait, jadis, la plus forte densité d'édifices chrétiens au monde. Et ceci, sous les yeux des forces d'occupation de l'OTAN! Sachant que les contentieux albano-serbes ne datent pas d'hier, et qu'ils ont toujours été attisés par les "protecteurs" étrangers des uns et des autres, il conviendrait plutôt de s'interroger sur les intentions et la responsabilité de ceux qui ont permis cette éradication systématique de toute une culture. Pourquoi récompense-t-on aujourd'hui des crimes qui auraient envoyé leurs auteurs au tribunal de La Haye, s'ils avaient été commis par des Serbes?

mercredi 25 avril 2007

Conflits balkaniques et ingérences occidentales


Préjugés nationaux et religieux : et si l’on se tendait un miroir?

Allocution improvisée à la conférence internationale NATIONALISMES ET RELIGIONS DANS LES BALKANS OCCIDENTAUX lundi 15 janvier 2007, Palais du Luxembourg. Conférence organisée par l'Association pour la concorde civile et la fraternité dans les Balkans et la Fondation Robert Schuman.

J’ai décidé de modifier quelque peu le sujet de mon exposé, notamment en raison de l’entretien que j’ai eu, hier soir, avec mon voisin de tribune [1], et à qui beaucoup de choses auraient dû m’opposer. Ce ne fut pas vraiment le cas, en tout cas pas sur certains points et je crois que ces points-là peuvent être les plus intéressants pour un public qui n’est pas impliqué dans les conflits yougoslaves.
Ce que je veux dire par là, c’est que je n’entends pas entrer de nouveau dans la ronde du chien et du chat ex-yougoslaves, qui se pourchassent en criant « ce n’est pas moi, c’est l’autre ». C’est un jeu assez stérile mais un jeu qui a été fort commode, à l’étranger, lorsqu’il s’est agi de réduire cette affaire à une sorte de macédoine, de maelström, de massacre mutuel, où celui qui prononce le mot massacre, maelström, macédoine, évoquant cette incompréhensible confusion, est en même temps celui qui juge autrui comme un sauvage.
L’approche des conflits balkaniques est marquée, pour une partie, par ce que Samuel Huntington appelle le conflit des civilisations. Il y a quelque chose là-bas que l’on ne comprend pas et que l’on trouve conflictuel avec ses propres valeurs tout en reconnaissant, par ailleurs, que ces gens-là sont comme nous ; et Monsieur Froment-Meurice a eu raison de préciser qu’en effet ces régions font partie de l’Europe. Bien plus : elles sont plus proches de cet épicentre de la civilisation européenne qu’est la Grèce, que ces terres franques, pictes, wisigothes, que sont la France, la Grande-Bretagne ou l’Espagne.
La civilisation, ce n’est pas l’Union européenne qui l’apporte dans les Balkans ; historiquement et géographiquement, ce sont plutôt les Balkans qui l’apportent à l’Union européenne.
Il est intéressant d’examiner de ce point de vue-là, inversé, les facteurs nationaux et religieux, c’est-à-dire idéologiques, dans la mesure où nous laissons de côté cette part de la religion qui est la recherche personnelle d’une révélation et d’un salut. Si nous exceptons l’aspect personnel, individuel et mystérieux de ce qu’est la religion, nous pouvons parfaitement réduire — et la sociologie le fait très bien — une religion à une détermination et à une vision du monde idéologiques, c’est-à-dire une manière de dire « le monde est tel ».
La religion donne, a priori, une idée du monde, et notre vision des Balkans dépend grandement elle aussi d’un a priori. Moi-même, je suis citoyen suisse ; j’ai été éduqué dans les collèges catholiques, je sors d’une des plus vieilles écoles de l’Europe latine, le Lycée de Saint-Maurice, où j’ai été formé à la pensée thomiste ainsi qu’aux pensées qui ont ensuite dépassé ou réfuté la pensée thomiste. D’ici, nous voyons dans ces régions — les Balkans — une part de civilisation, de formidables écrivains, de la poésie, de l’art et en même temps une part de barbarie lorsqu’on aborde régions d’un point de vue politique.
Je ne veux pas vous assommer avec de la philosophie. Mais l’on trouve dans les Remarques sur le « Rameau d’Or » de Frazer, de Ludwig Wittgenstein, une observation extrêmement éclairante. Frazer, c’était, comme vous le savez, cet Anglais incroyable qui a compilé dans le « Rameau d’Or » l’ensemble des rites et des coutumes des peuplades encore soumises à la superstition religieuse de son temps à la fin du XIXe siècle. Par cette œuvre, les Anglais ont estimé faire une grande œuvre de civilisation, en montrant comment tous ces peuples, avant d’accéder à la civilisation, étaient perclus de croyances absolument aberrantes.
Wittgenstein dit précisément ceci sur la méthode de Frazer : « la manière dont Frazer expose les conceptions magiques et religieuses des hommes n’est pas satisfaisante. Elle fait apparaître ces conceptions comme des erreurs. L’idée même de vouloir expliquer un usage me semble un échec. Tout ce que Frazer fait consiste à le rendre vraisemblable pour des hommes qui pensent de façon semblable à lui. Il est très remarquable que tous ces usages soient, au bout du compte, présentés pour ainsi dire comme des stupidités, mais jamais il ne devient vraisemblable que les hommes fassent tout cela par pure stupidité ».
C’est exactement le problème que nous avons lorsque nous considérons le Balkaniques. S’ils se comportent vraiment de la manière dont les médias et l’opinion commune en Occident les présentent, ils ne peuvent pas avoir produit le Pont sur la Drina, les films de Kusturica ; ils ne peuvent pas avoir produit une grande littérature ; ils ne peuvent pas avoir été tels que les essayistes français, par exemple, les avaient présentés avant que ne surviennent ces conflits. Il y avait une appréciation positive de ces gens et de leur civilisation dans l’Europe du temps des nations, de Goethe et Lamartine à M. Clemenceau ou Rebecca West.
Si aujourd’hui, nous avons tellement de démêlés avec le nationalisme balkanique, c’est aussi parce que ces identités, ces ferments d’identités nationales sont en très grande partie une exportation française.
Si nous prenons, par exemple, quelque chose que je connais bien, encore que je pourrais aussi connaître l’autre côté puisque je suis d’origine serbo-croate, l’identité serbe qui est façonnée de manière très originale par un amalgame entre conscience ethnique et conscience religieuse. Cette identité n’entre pas dans la « serbité » ou la « serbitude » que les Français et leurs médiateurs dans les Balkans ont contribué à façonner.
Nous avons imputé les projets d’expansion serbe à un document du XIXe siècle, le « Natchertaniyé », le « Projet », qui est en quelque sorte la feuille de route de la grande Serbie. Cette feuille de route a essentiellement été rédigée par un tchèque, František Zach, en collaboration avec l’émigration nationaliste polonaise, le Comte Czartorisky qui était à Paris, et évidemment avec l’approbation plénière de la France, pour des raisons qui étaient les siennes, à l’époque.
Le Parti radical de l’époque qui a gouverné la Serbie sous la dynastie des Karageorges, a été décalqué sur le Parti radical socialiste français. Il y a dans la manière dont aujourd’hui l’Europe règle ses comptes avec le nationalisme balkanique une sorte de polémique avec soi-même ou avec ses enfants. Encore que la notion d’enfant me semble justement problématique. Les peuples balkaniques ne sont pas les enfants des Français, des Allemands ou d’autres ; ils sont les enfants de leurs pères ; ils sont les enfants de nations, de communautés, qui ont eu une histoire à part, différente de celle que nous avons ici et qu’il est difficile aujourd’hui ici d’intégrer dans une vision du monde.
Si vous voulez des illustrations de cette manière inéquitable de regarder ces populations, je vais vous en donner deux qui sont contemporaines ou en tout cas récentes. On pourrait aussi en donner dans ce qui se passe aujourd’hui.
D’abord, c’est la dislocation de la Yougoslavie. En 1991, suite aux événements que nous connaissons et qui restent encore à élucider, deux républiques proclament leur sécession et la Yougoslavie titiste héritée de la Yougoslavie du Roi Alexandre, donc de l’État créé par Versailles, disparaît de fait. Au moment où cela se passe, ces sécessions sont reconnues avec une hâte qu’on n’avait non seulement jamais vue, mais une hâte que l’on n’a plus jamais revue depuis, c’est-à-dire que plus jamais l’on aura connu de sécessions en Europe (sauf, potentiellement, celle du Kosovo qui s’avère un problème diplomatique épineux, mais qu’on aborde avec la même partialité que les sécessions slovène et croate).
L’État yougoslave avec sa constitution certes titiste mais qui était internationalement reconnue jusque-là, avait une procédure constitutionnelle certes alambiquée, mais qui permettait le détachement, la sécession de républiques sur le mode du consensus. C’est compliqué, ce n’est pas efficace, mais c’est quand même une Constitution.
Cette Constitution, justement personne ne l’a invoquée au temps de la crise, en disant : « Vous avez votre Constitution, débrouillez-vous entre vous ». On a vu plutôt des protecteurs se rassembler pour défendre les intérêts des uns ou des autres. Ainsi, a-t-on nommé une commission d’arbitrage, la commission Badinter, qui, pour la première fois dans l’histoire des relations diplomatiques, a donné la préséance à une sécession sur l’État existant. On n’a plus jamais fait cela.
Vous imaginez le désordre que l’extension de cette jurisprudence aurait créé avec les Basques par exemple, les Abkhases, les Ossètes ou les Kurdes. Nous avons estimé que les Yougoslaves étaient des enfants à qui l’on a prêté un certain temps une Constitution démocratique ou pseudo-démocratique, et chez qui l’on a toléré un régime absolument sanguinaire comme l’a relevé Monsieur Sunić, sans du reste jamais reprocher à Tito ses féroces répressions. Lorsque le régime titiste s’est effondré, l’on a repris aux « Balkaniques » leurs acquis démocratiques ou pseudo-démocratiques et puis l’on s’est mêlé, de l’extérieur, de résoudre d’une manière volontariste le sort de ces gens.
L’autre exemple que j’évoquerai rapidement m’est inspiré par une remarque qu’a faite tout à l’heure Madame Jasna Samić. Elle a dit : le premier Président de la Bosnie-Herzégovine, Monsieur Izetbegović, est un cas isolé dans la société bosniaque d’avant ce conflit. En effet, c’est quand même curieux qu’un cas isolé qui était, on le sait par sa biographie, extrêmement solitaire dans son milieu, le milieu musulman bosniaque qui est plutôt éloigné d’un islam radical, devienne Président.
Nous savons, car il existe des études extrêmement sérieuses là-dessus, qu’il y a eu des pressions extérieures pour que, d’une part, cette tendance-là, qui est une tendance fondamentaliste, vienne au pouvoir en Bosnie, au détriment de la tendance affairiste et plutôt pro-yougoslave d’un certain Fikret Abdić qui a été écarté de la scène. Ceci a été argumenté dans un livre de Jürgen Elsässer intitulé Comment le Djihad est arrivé en Europe. Les États-Unis ont transplanté en Bosnie l’appareil du « Containment » antisoviétique qui agissait en Afghanistan sous les ordres de Monsieur Oussama Ben Laden, et ce avec livraisons d’armes et importation massive de Moudjahidin. Ce n’était certainement pas une manière de susciter le dialogue et la paix entre ces nations. C’était fait pour susciter le conflit et ensuite pouvoir dire : « regardez comment ils sont ! »
Je le répète, en toute bienveillance, me considérant moi-même comme un Européen — dans la mesure où un Suisse peut l’être — : tant qu’on ne reconnaîtra pas la désinvolture des ingérences extérieures dans les affaires des Balkans, il n’y aura pas de paix dans cette région et nous pourrons à l’infini continuer d’inviter des orateurs qui débattront de leurs conflits mutuels, de leurs différences, de leurs culpabilités multiples ; et continuer de façonner cette région avec une arrogance que l’on n’ose plus se permettre en Afrique parce que l’on a le complexe de l’homme blanc, tandis que là, les colonisés sont des blancs…
Enfin, pour étayer ce que je viens de vous dire, je vous donne un exemple que je n’ai pas eu la présence d’esprit d’apporter ici puisque j’ai changé le thème de mon exposé au dernier moment. En 1991, j’avais écrit au directeur du Monde pour lui signaler une erreur de fait dans un article, une erreur historique tout à fait patente que l’on pouvait corriger à l’aide de l’Encyclopædia Universalis. En guise de réponse et sans autre commentaire, le directeur du Monde m’a renvoyé une caricature de Plantu montrant des gens dans des tenues balkaniques qui font la ronde des persécutions mutuelles. L’un tient le pistolet sur la tempe d’un autre qui est en train d’égorger un troisième en disant « t’as tué ma mère, t’as tué mon frère » et il y avait juste un petit mot du genre : « on vous connaît ».
Non, on ne vous connaît pas, et c’est pour cela que votre ronde est condamnée à se poursuivre.

[1] Tomislav Sunić, universitaire et diplomate croato-américain.

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lundi 9 avril 2007

Le visage de Georges Haldas


Adapté de la Postface à la Légende de Genève (1996)


Il était convenu que la Légende de Genève, à l’instar de la Légende des Cafés, serait un itinéraire illustré. Mais comment illustrer ce va et vient perpétuel entre la vision et la mémoire, où la Genève actuelle ne sert que de cadre et de prétexte à la résurrection de la « ville intime », de cette empreinte indélébile qui accompagne l’œuvre de Georges Haldas, et qui n’existe devant nous que par le prodige de l’évocation poétique ? De quelles images peut-on revêtir cette architecture de mots ?
Il eût été possible d’agrémenter le cheminement de Haldas de documents d’époque, gravures, photographies ou cartes postales, l’archéologie des formes venant compléter l’archéologie des sensations. C’est en somme ce qui fut fait dans la Légende des Cafés. Mais en lisant le manuscrit de Genève, j’ai cru que l’auteur me décrivait, sous d’autres cieux et d’autres noms, les rues, les sons et les ombres de ma propre ville natale, bien éloignée d’ici et bien différente de la « Rome protestante ». Jamais personne n’a pu faire partager à autrui ses souvenirs ou ses rêves. Pourtant, à des dizaines d’années et des centaines de kilomètres de distance, c’est bien un même rêve ancien que les mots de Georges Haldas ont déterré et fait revivre. Ce lien organique avec les quartiers qui vous ont vu naître et grandir, ce mariage irrécusable avec la lumière des années d’innocence et de mystère, assez forte quelquefois pour éclairer toute une vie, sont au cœur même de l’œuvre de Haldas. Par l’évocation inlassable de son paysage intérieur, Haldas a su isoler cette lumière, lui conférer une existence autonome, en faire un moyen de connaissance de soi et du monde. Si bien que derrière chaque ligne sur la Genève de jadis, c’est la Ville Natale de tous qui surgit.

Fort de cette découverte, j’ai voulu voir avec les yeux de Haldas cette ville qui est la sienne, et qui par la prodigalité de son génie poétique est aussi, désormais, un peu la mienne. J’ai espéré pouvoir traduire cette étrange communion par la photographie, ou du moins apporter un témoignage sur le cadre où ce miracle s’accomplit.
Ainsi, trois ou quatre matins de l’été 1996, nous nous sommes retrouvés au Café de la Paix, première station de Haldas dans sa journée de travail. Nous prenions un café et nous sortions épier la venue du jour dans les quartiers qu’il connaît et qu’il aime. L’aube est son heure. Les bruits sont nets, espacés et claquants, l’esprit alerte. La lumière est précieuse, non parce qu’elle se dérobe, mais précisément du fait qu’elle s’amasse et que chaque minute qui passe accentue la menace de saturation et de platitude. A huit ou neuf heures du matin, notre séance de photographie courait déjà le risque de se transformer en ronde touristique. Nous rentrions boire un dernier café, j’en profitais pour capturer clandestinement quelques atmosphères de bistrot.
La recherche de l’anecdote visuelle et de la composition soignée n’avait donc pas — faut-il le préciser ? — un rôle prépondérant dans ces prises de vue. De même, le choix des photographies n’illustre guère l’itinéraire suivi dans le livre, ni ne rend justice à toutes les beautés matinales de Genève. Il ne restitue, pour l’essentiel, que les quelques « minutes heureuses » que le photographe a connues en suivant les pas de l’écrivain.
L’on s’étonnera peut-être de voir de nombreux portraits de Haldas dans un livre dont une ville est le personnage principal. Mais Genève est sans doute, depuis le siècle dernier, l’une des cités européennes qui ont le plus radicalement changé d’esprit. En cherchant dans la ville moderne des signes, des traces, des évocations de la Genève populaire et chaleureuse de Gens qui soupirent, quartiers qui meurent, j’ai dû me rendre à l’évidence que cette ville-là ne vivait plus que dans les livres et la mémoire de Haldas. L’auteur lui-même m’a avoué ne plus reconnaître certains quartiers qui lui furent pourtant si familiers. La ville puritaine et paillarde, retranchée derrière ses remparts et ouverte au monde entier, cette ville à l’esprit si particulier et si paradoxal, est enfouie aujourd’hui sous une métropole d’affaires aussi dépourvue de saveur qu’un aéroport international. Seule la lumière, imperturbable, continue de tomber selon ses inclinaisons saisonnières sur les toits et les murailles de la cité de Calvin. Et seuls quelques témoins vivants nous rappellent encore ce que fut l’âme de Genève. Haldas, le chroniqueur, est le premier d’entre eux. Il n’y a pas plus d’impudeur à publier des portraits de lui que de reproduire des vues du mur des Réformateurs ou de la cathédrale Saint-Pierre. Car il fait désormais lui-même partie de la légende de Genève.
Slobodan Despot



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mercredi 14 mars 2007

UDC et énergie: lunettes d’aveugle contre lunettes roses




(Rubrique L’Invité, 24 Heures du 20 mars 2007.)

Pour voir l’énergie “sans lunettes roses”, l’UDC se félicite de l’engagement du gouvernement helvétique en faveur de l’énergie nucléaire et fait pression pour que celle-ci soit ”rapidement“ exploitée. Dans son communiqué du 21 février 2007, cet approvisionnement est dit ”sûr, propre, suffisant et avantageux en termes de coûts“. Quatre adjectifs pour quatre illusions:

1. Sûr? On l’a vu à Tchernobyl, on le vérifié chaque année, dans le monde entier, par des incidents à la limite du critique souvent dissimulés au public. Ainsi, qui a retenu que l’incident de Forsmark, en Suède, le 26 juillet dernier, a été ”l’un des plus graves jamais survenus dans une centrale nucléaire“, selon l’un des ingénieurs qui l’ont construite, Lars-Olov Höglund? (Le même spécialiste soulignait que le nucléaire était une ”sorte de loterie“...) Or cet incident n’a été révélé au public que 10 jours plus tard, une fois le danger passé. Si le nucléaire est sûr, pourquoi tant de cachotteries?
4. Propre? L’Europe entière essuie aujourd’hui encore les conséquences sanitaires du seul accident de Tchernobyl. Nul n’a encore trouvé le moyen ”sûr et propre“ de neutraliser la nocivité quasi-éternelle des déchets nucléaires. En attendant de les ”expédier dans l’espace“, les gros consommateurs d’uranium ont trouvé un moyen de recyclage pervers en tant que munitions qui ont déjà rendu plusieurs régions du monde (Irak, Kosovo, Afghanistan) impropres au développement normal de la vie. Il est à souligner qu’outre les Etats-Unis seuls la Grande-Bretagne et Israël ont inclus dans leur arsenal ces munitions les plus sales manipulées, au sol, par des ouvriers en scaphandre anti-radiations...
5. Suffisant? Dans la mesure où l’UDC n’envisage l’avenir que sous la forme d’une croissance des besoins énergétiques, tout l’uranium du monde ne pourra, à terme, satisfaire une telle frénésie. Un approvisionnement, quel qu’il soit, ne peut être jugé suffisant que si les besoins sont contenus. Simple affaire de logique.
6. Avantageux? En présentant le KWh atomique comme meilleur marché que le KWh hydraulique, les nucléocrates ne prennent en compte que le coût immédiat de cette énergie sans évoquer les coûts de son retraitement, ni ceux, effarants, du démontage des centrales (dont beaucoup arrivent à péremption...).

Par ailleurs, l’absence de réflexion stratégique sur les enjeux du nucléaire ne peut qu’étonner de la part d’un parti qui se veut le champion de l’indépendance et de la souveraineté suisses. Toute centrale constitue une bombe atomique ”sale“ à la merci d’un bombardement conventionnel, et donc un moyen de chantage en cas d’agression. Par ailleurs, la Suisse ne produisant pas d’uranium, la politique énergétique de l’UDC la rendra toujours plus dépendante de fournisseurs étrangers.

En fermant les yeux sur la réalité première du monde qui nous attend — moins de ressources pour plus de consommateurs — l’UDC se détourne en bloc de la thématique de l’environnement. Elle se désintéresse ainsi d’un sujet de préoccupation majeur de l’électorat futur et conforte l’idée que la nature vote à gauche. A cause de sa haine doctrinale des lunettes roses, l’UDC s’est affublée de lunettes d’aveugle...

Slobodan Despot, éditeur, Vevey



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vendredi 13 août 2004

4x4=0


(A propos de l'initiative pro-4x4 de Jean-Charles Kollros)

Malgré ma sympathie pour sa passion du débat public, je ne parviens pas à suivre Jean-Charles Kollros sur le terrain du tout-terrain.
Le réseau routier suisse est sans doute l'un des mieux équipés et des plus denses au monde, trop dense même pour qui veut s'isoler. Seuls les paysans, dans ce pays, risquent l'enlisement et le patinage. Or la plupart d'entre eux se contentent d'une marque japonaise dénuée de prestige, dont les véhicules ne se distinguent guère, extérieurement, des voitures de route. Les autres automobilistes, en Suisse, ne trouvent la gadoue que parce qu'ils la cherchent.
Dans un tel pays, le besoin d'un mastodonte surélevé à crampons relève du pur fantasme. Un fantasme ancré dans les zones primaires du cervelet, régissant l'instinct de puissance et la libido.
Et alors? me répondra-t-on. Nul ne contrarie les envies de ceux qui rêvent du luxe britannique cousu main ou de ces bolides italiens atteignant le triple de la vitesse autorisée. Fantasme pour fantasme...
Voire. Le 4x4 constitue un "segment" commercial stratégique pour les constructeurs. Contrairement à la Rolls ou à la Ferrari, on ne le laisse pas au garage en attendant les grandes occasions: il prend la place, dans la circulation, de véhicules mieux adaptés, moins polluants et moins dangereux. Statistiquement, le tout-terrain n'est pas la fidèle monture de l'explorateur post-moderne, mais le caddie des bourgeoises aisées.
Or, l'usage d'un tel caddie entraîne bel et bien certaines responsabilités.
Face aux autres d'abord: s'il me fallait choisir entre Charybde et Scylla, je préférerais tout de même être renversé, à vitesse égale, par une Twingo que par un pare-buffle. La loi de la gravité est dure, disait Brassens, mais c'est la loi.
Face à soi et aux siens ensuite: il est démontré que ces véhicules balourds sont moins sûrs que d'autres pour leurs propres occupants.
Face à l'environnement, cela va sans dire. Mais il y a autre chose...
J'ai possédé jadis une Renault 4. Simple, intelligemment conçue, elle ne comptait que sur son train avant et sa légèreté pour surmonter des tempêtes hivernales où les prétentieux 4x4 hésitaient, se déhanchaient, et souvent se garaient piteusement sur le bas-côté. Il est vrai que le surarmement dégrade toujours la qualité des combattants...
Voici où je veux en venir: la multiplication des 4x4 en ville (car c'est surtout là qu'on les consomme), c'est comme le déclassement des ordinateurs par l'inflation des jeux vidéo, comme les bombardements américains, comme la multiplication des chronomètres de plongée au poignet des glandeurs de plage: c'est l'homme hypnotisé par ses moyens. Si deux tonnes de ferraille achetées en leasing peuvent devenir synonymes de nature et d'évasion, c'est que la bêtise industrielle progresse furieusement.
Si des gens veulent contribuer à ce progrès-là, libre à eux. Mais la bêtise poussée à ce point mérite bien un impôt spécial!



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jeudi 22 juillet 2004

Patmos, une incompréhensible nostalgie


Dans les îles du Dodécanèse, faisant face à l'Asie mineure, le drapeau grec se double encore du fanion jaune frappé de l'aigle bicéphale de Byzance. C'est dans cet archipel régi par une autre notion du temps, à neuf heures de bateau d'Athènes, que Patmos défend son héritage. Bizarrement taillée en hippocampe, elle s'étend sur à peine vingt-cinq kilomètres et abrite une population résidente de 2500 âmes. Le réseau électrique y dépend d'une génératrice diesel et l'eau douce d'un cargo poussif.

Et pourtant, lorsqu'on s'y rend pour la première fois, l'on a le sentiment non seulement d'avoir connu le plus somptueux lieu de retraite et de repos, mais d'avoir séjourné dans un nombril du monde.
Comment restituer la découverte de cette splendeur à la fois évidente et réservée? Je n'ai d'autre moyen que de décrire ce que, novice, j'y ai vu. Tâchons de recomposer ces visions du coeur...

Au-dessus de nous, dominant l'île, un monastère fondé au XIe siècle, et mué en forteresse à force d'invasions franques, catalanes et turques, tels ces crustacés des îles Bikini dont la carapace s'est faite blindage à force de radiations.
Autour de cet aimant cubiste et ténébreux s'est agglutinée une bourgade radieuse, blanche de chaux jusqu'aux marches de ses escaliers, formant dédale - face à l'île d'Icare, que pouvait-elle faire d'autre? - comme pour éconduire élégamment les nouveaux importuns avant que les murailles de pierre sombre ne les rembarrent à la manière abrupte des militaires et des confesseurs.
Khora. Elle m'était apparue, la nuit de notre arrivée, comme une fata morgana, un vaisseau en feux de gala lévitant au-dessus de la prude obscurité de l'île endormie. Puis, à mesure que notre ferry, fouetté par des vents d'abîmes, laissait par bâbord les effrayantes redoutes rocailleuses de Patmos, une filière de lucioles électriques est venue arrimer peu à peu cette acropole à son port.

A la différence de Khora, aérienne et candide comme l'orthodoxie, orgueilleuse et gaie comme la religion antique, mirage scintillant d'aussi loin que l'oeil porte aux quatre points cardinaux, l'humble et terrestre Skala ne se dévoile, elle, qu'à la dernière minute au fond de son golfe étroit. Lorsque les grands ferries nocturnes viennent y appuyer leur poupe, le port semble aussitôt doubler de taille! Tout y est si menu que, du haut de son neuvième ou dixième pont, le voyageur croit voir à ses pieds non pas une ville, mais sa maquette. Entre le donjon théâtral où logent les institutions et les maisons du port, on aperçoit alors une petite place pavée à l'éclairage dramatique, si semblable à une scène d'opérette que l'on se surprend à chercher la fosse d'orchestre.

La ville haute est parsemée d'églises et de monastères mineurs, mais ne possède aucun hôtel. On n'y séjourne qu'en propriétaire ou en ami, à moins d'avoir déniché une location discrète et coûteuse. La ville basse, elle, n'est quadrillée que de chapelles familiales et se loue volontiers. Ses ruelles sont encombrées de tavernes et de boutiques de souvenirs redondantes, témoignant d'un marketing peu concerté qui face à l'industrie touristique de Cos ou de Rhodes apparaît touchant de désuétude. Et tout cela est strié nuit et jour par les scooters innombrables, zézayant en tous sens comme des mouches autour d'une lampe.

Patmos, en pratique, c'est un port et un fort. Le reste ne sont qu'ermitages ou hameaux de pêcheurs arrêtés à mi-chemin de leur conversion balnéaire. Entre ce port et ce fort, entre le ventre et la tête, court aujourd'hui une route goudronnée en lacets. Mais avant ce boyau moderne, Patmos a vécu, des siècles durant, le long d'une colonne vertébrale: un vaste chemin muletier, pavé sur 5 mètres de large, reliant la terre au ciel en ligne droite au mépris des courbes du terrain et de la fatigue des marcheurs. Elle est encore là, cette voie royale, bien qu'entrecoupée par les virelais du goudron. La redescendre de nuit, dans l'odeur des pins, voir le port, à ses pieds, se rapprocher peu à peu dans son berceau de pierres et sous son dais d'étoiles, c'est une promenade qui vaut toutes les foulures que l'on se fera inévitablement sur ces pavés abrupts.

Enfin, à mi-chemin du ventre et de la tête, que l'on monte par la route ou par les pavés, voici le coeur de Patmos : la caverne, à flanc de coteau, où saint Jean dicta à son disciple Prokhore ses visions de l'Apocalypse. Autour du saint lieu, les empereurs de Byzance firent d'abord construire une chapelle, puis tout un monastère, bâtisse blanche visible à des milles dont les entrailles sont l'un des plus étonnants buts de pèlerinage de la chrétienté, en même temps qu'une attraction touristique. Ainsi, pendant la liturgie du dimanche matin, la caverne encombrée devient le théâtre d'une étrange procession, où les rangs disciplinés des fidèles locaux s'écartent avec résignation devant un défilé de visiteurs profanes, hébétés, venus de tous les continents, repris aussitôt que débarqués par les grands paquebots ancrés au large.
La caverne de St Jean est la deuxième crèche de la chrétienté. De terribles prophéties y sont venues tremper la foi des croyants en une promesse qui, sans cet épilogue, se serait sans doute diluée en une espérance bénigne, quiète, d'où tout tragique eût été exclu. Elles viennent, aussi, depuis vingt siècles consoler les désemparés en rappelant que nulle chandelle ne brûlera indéfiniment, pas même celle des puissants de ce monde. Aujourd'hui, en ce lieu, deux humanités se frottent et se côtoient sans se mêler d'aucune façon, plus proches et plus dissemblables, en profondeur, que les hommes ne l'ont jamais été au cours de l'histoire. Entre ceux qui entrent ici avec crainte et vénération, la gorge serrée à suffoquer, et ceux qui s'y pressent irrités de ne pouvoir photographier un lieu aussi pittoresque, le fossé est plus profond qu'il ne le fut jamais entre les Perses et les Achéens, entre Israël et les Gentils, entre Rome et Byzance, entre Byzance et Istamboul, entre Marco Polo et l'empereur de Chine. Cette division de l'être, habilement masquée par le nivellement des apparences, est si palpable en ce lieu que l'on a l'impression que les révélations de saint Jean ne font que se répéter ici, chaque jour, comme la réalité enregistrée à tout jamais par la machine de Morel, dans le roman métaphysique de Bioy Casarès, en revêtant simplement les formes les plus intelligibles au témoin du moment.

Un ventre industrieux, une tête rayonnante, un coeur mystiquement caché: cette trinité verticale, c'est tout le sens et tout le charme séculaire de Patmos. Cette petite île de la mer Egée, dans son architecture organique, reproduit l'organisation la plus profonde de l'humanité, son aspiration la plus pure. En la quittant, tout être pourvu d'âme ressent une inexplicable nostalgie. Certes, à toute époque son éternité: aujourd'hui la nostalgie se chiffre par des prix, au mètre carré de bâtisse vétuste, comparables à ceux de l'immobilier cossu des capitales d'Occident. "Ah, vous connaissez Patmos?" : l'exclamation mondaine vaut mot de passe. Dès le premier séjour, les "anciens" de Patmos se sentent comme un prestige de pèlerins, de hadjis. Dans les venelles de Chora, la Jet Set a discrètement éparpillé ses pied-à-terre, tandis qu'au petit port de Skala, en face de la génératrice tapageuse et puante, viennent s'établir des yachts dont l'absence à Cannes n'est sans doute pas passée inaperçue.

Le snobisme, nous le savons depuis Proust, n'est qu'un report du désir religieux vers une fausse adresse. Si Marcel avait connu l'étrange melting pot mystico-sybaritique de Patmos, La Recherche du Temps perdu eût peut-être abordé la question de la foi égarée de l'Occident de manière plus frontale...

Slobodan Despot. 27 juillet 2004.

PS J'ai vu sur le mur d'une agence de voyages, après mon retour, une carte de l'Asie mineure éditée en Turquie. Je me suis empressé d'y chercher, dans l'Egée voisine, le cher petit hippocampe. Ce que j'ai découvert m'a révulsé d'horreur: à côté de la forme si caractéristique était imprimé un nom turcisé, qui n'était qu'une caricature de celui que je connaissais: Batnoz. Cette seule mutilation toponymique résume, à mes yeux, toute la barbarie expédiente et sardonique de cette usurpation désormais si ancienne qu'on l'admet comme légitime, et qui a transformé Andrinople en Edirne, Smyrne en Izmir, Constantinople en Istanboul, et ma vieille Rascie, immémoriale terre slave peuplée de saints, de chevaliers et d'églises simplissimes, en Sandjak...

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