vendredi 24 octobre 2003

« Il a les bêtes ». Jeudi 23 octobre 2003


c’est l’expression qu’emploie la fée Clochette pour expliquer le changement qui m’affecte lorsque je reviens dans mon pays natal.
Il a les bêtes dès son réveil, et sans doute jusqu’à son coucher auquel elle n’assiste pas.
Il veut tout voir, tout faire, tout engloutir en quelques jours. Il rit énormément, se fâche, marche trop vite en laissant la mousmé cinq mètres en arrière…
Il redevient « Balkaneux ». Subcarpatique, illyrien, panslaviste et dinarique. Machiste ! Patriarcal ! Présomptueux ! Sacrificiel !
        
Elle aime pourtant m’accompagner dans cette Serbie impossible. Elle en a appris, toute seule, la langue, s’est immergée (littéralement) dans sa douce orthodoxie. Elle me dit toujours : je suis serbe par le sang de mes filles, et si je devais te perdre un jour, il me resterait toujours la Serbie. Et c’est vrai. Elle a trouvé une patrie de cœur, elle l’aime infiniment… et ne la comprend pas.

Je n’ai pas « les bêtes ». C’est ici, me semble-t-il, que je rejoins mon état normal. Je suis survolté comme l’étaient les hommes du dix-huitième, du dix-neuvième siècle, qui découvraient que le monde entier était à conquérir, à mesurer, à comprendre. Cette terre est, à la fois, chargée de souvenirs et de culture, et laissée en friche. Débarquer d’un pays - la Suisse - où tout est bloqué, où le mètre carré est de l’or, où l’air respirable est analysé (et sans doute bientôt compté), dans un pays à reconstruire, c’est presque comme déboucher dans les grandes plaines vierges de l’Ouest avec son cheval et son fusil.

Il est minuit dans ma ville natale, sise en Syrmie, au bord d’une grande rivière flânante. Des rideaux de pluie balaient la plaine sans fin, comme des pans de manteaux trop longs qui traîneraient par terre. Les gouttières en fer blanc font un tintamarre infernal que personne pourtant n’avait remarqué avant que ma femme le signalât.

Ma petite ville, aujourd’hui, est pleine de boutiques de fripes, de disques, de DVD. Les Chinois y tiennent le commerce de détail. Les bars trop cossus pour être de bon goût y pullulent. L’indigène parle commerce, change, tendances…

Et moi, là-dedans, je me sens seul et décalé. J’ai l’impression d’être le dernier à me rappeler cet autre automne pluvieux, d’il y a douze ans, où je m’étais déjà retrouvé seul ici, pour de tout autres raisons.

Nous étions alors la dernière ville de garnison avant la Slavonie, la Croatie et Vukovar. L’autoroute toute neuve avait été entièrement gaufrée par les colonnes de blindés qui, à trente kilomètres d’ici, quittaient le goudron pour s’éparpiller dans les champs de maïs et les chemins défoncés.
C’était une vraie guerre, sans doute la dernière vraie guerre qu’aura connue l’Europe. Une guerre qui sentait la graisse à fusil, le cuir et le gros tabac, avec des levées en masse, des trains d’infanterie, des cantines mobiles, des hôpitaux de campagne. Avec, surtout, des visages pâles de vingt ans écarquillés par l’incertitude et la peur.

J’étais témoin de choses qui semblent désormais vieilles de plusieurs siècles, classées aux côtés des Thermopyles…
L’air avait cette odeur si est-européenne de feuilles mortes et de fumée de charbon. La nuit tombait vite. Dans le vieil hôpital austro-hongrois, à deux rues de chez nous, les camions sanitaires déversaient un flot de blessés, aux blessures plus vicieuses que celles de la guerre de 14…
C’était la guerre de ma classe, la classe 67. J’y assistais, mais n’y participais pas. J’avais opté peinardement pour l’armée suisse, quelques années plus tôt.
Si j’avais su ce qui mijotait, à l’époque, peut-être aurais-je fait un autre choix. Non par idéologie, mais pour n’avoir pas à composer avec la situation horrible où je me trouvais alors.
Mes connaissances me racontaient toutes sortes de fortunes de guerre. Ceux qui n’avaient rien fait d’autre que somnoler parmi les tournesols, ceux qui ne pensaient qu’à baisouiller pris par l’érotisme irrésistible du front, ceux qui s’étaient fait mitrailler, des heures durant, par des tanks de leur propre camp, ceux qui avaient servi comme « nettoyeurs » dans les faubourgs de Vukovar.
Je ne pouvais pas imaginer que ces garçons avec qui j’avais joué au volley-ball, paressé sur les plages, bu la piquette au jerrycan, que ces rigolos-là avaient pu conquérir des rues en ratissant chaque maison à la grenade et à la baïonnette. Puis retourner ensuite, comme si de rien n’était, à leurs études ou leur boulot.
C’était une guerre sans merci, sans règles. Les Serbes ratiboisaient tout, les Croates égorgeaient tous les civils serbes qu’ils avaient sous la main. Un gars d’ici a péri pour avoir épargné la vie à une petite vieille sortant d’une ruine. Elle avait caché une grenade sous ses jupes.
Me porter volontaire eût été ridicule. Je crains le ridicule, et c’est ce qui m’a retenu. Je sentais pourtant que d’avoir échappé au destin qui m’était naturel me resterait une hantise pour la vie.

Sacha, mon plus vieil ami, avait fini par être mobilisé lui aussi. Loyal, il n’avait pas tenté d’esquiver, alors qu’il suffisait d’aller dormir pendant quelques semaines chez un voisin ou une tante ; car, s’il fallait écrire l’histoire de ce conflit, on aurait de la peine à choisir entre le ton grave et la bouffonnerie.
Sacha était gros, maladroit, doux, inoffensif. On l’avait collé sanitaire.
La veille de son départ, je me trouvais chez lui. Il n’avait plus que sa mère, femme fataliste et larmoyante. Elle était dans tous ses états. A un certain moment, elle a commencé à se lamenter sur le sort… des pauvres garçons de l’autre camp. Son fils était atterré, mais ne disait rien. Je n’ai plus tenu : je l’ai engueulée comme une malpropre. « Pleurez pour votre fils tant que vous voudrez ! Mais ne vous occupez pas de ceux qui lui trancheraient la gorge s’ils l’attrapaient. Est-ce que leurs mères ont une pensée pour votre Sacha ? Ne le chargez pas plus qu’il n’est nécessaire ! »
La pauvre femme est restée muette, terrorisée. Son Sacha lui est revenu, quelques semaines plus tard, sans plis ni bosses. Depuis, elle a une peur bleue de moi.
Ces phrases aussi me hantent : qui étais-je pour faire la leçon à cette femme ? Mais n’est-il pas criminel, lorsqu’on envoie un soldat au front, de le démoraliser de telle manière ? Surtout lorsqu’il y va sans armes…

Toutes ces questions me reviennent alors que j’écoute la pluie tomber devant mes fenêtres, dans ma petite ville où tout le monde vaque à ses petites affaires. Ces tragédies ont-elles vraiment eu lieu, ou n’existent-elles que dans ma tête ? Font-elles partie de mes « bêtes » ?


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