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dimanche 26 mars 2006

Un dimanche à Sirmium

A cause de cette maudite heure d’été, n’ai même pas remarqué qu’il était quatre heures et demie lorsque je me suis couché ce matin. Avais passé la nuit à corriger le Djihad, en regardant des bouts de film dans les intervalles.
La journée est radieuse, chaude. Levé à 10 h (“moi qui croyais déjà que tu t’étais intoxiqué avec le poisson d’hier soir”, m’accueille Babala, toujours optimiste!), pris le café avec l’oncle, dépoussiéré et regonflé le vélo, et en route vers l’église. Juste pour sentir l’encens et allumer quelques cierges.
J’y suis arrivé pile à la fin, à onze heures. On faisait communier quelques enfants arrivés trop tard (encore cette maudite heure d’été! *). Les petites femmes-canettes à foulards sortaient en baissant la tête. Suis allé vénérer les icônes et saluer le prêtre, entendre sa grosse voix mélodieuse. Cela m’a suffi.
Me retrouver dans la vieille “petite église” qui s’enfonce élégamment dans le limon de la Save, posée sur son ancêtre qui fut l’une des premières d’Europe et qui connut le même sort (elle s’enfonce, et alors? On a le temps…). Voir ce peuple simple, fatigué, silencieux et serein. Humer l’odeur des tapis humides, de la cire et de la chaux. Resortir, dégager le vélo d’un râtelier antique et tordu où mon vieux “Mondia” ressoudé fait figure de Bentley. Repartir, sans hâte, le long des commerces décrépits, parfois ouverts et parfois non, avec les vendeuses qui fument et qui bavardent entre deux portes... Voilà qui nous rappelle que notre vie est là. Pas seulement la mienne, moi qui suis né ici. Notre vie à tous, blancs et baptisés, qui finissons par nous accommoder, là-bas à l’Ouest, et faute de contrepoint, à une existence de rats de laboratoire. (Et quand je dis “là-bas”, ce n’est pas géographique: la géographie est intérieure.)

Midi. Retour dans ma cellule blanche avec ses bons meubles en frêne blanc construits par le menuisier de la rue, sur mesure, pour moins cher que chez les esclavagistes d’Ikea **. Dessous, les femmes parlent fort d’une cour à l’autre, toujours des mêmes affaires, et s’invitent toutes les cinq minutes à passer prendre le café. Les répliques vont et viennent en résonnant comme des passes de tennis. La tourterelle est si opiniâtre (houhou-hou!) qu’on ne l’entend même plus. J’ai mis un rameau de saule tout juste bourgeonnant dans une bouteille de Knjaz Miloš, au coin du bureau. Une demi-heure de travail, et je repars chez Ena, pour le dîner.

Ici, les ingénieurs des âmes, les maîtres du temps, se sont cassé les dents. Ils ont dû abandonner la partie, et c’est pourquoi ils se vengent en dépeçant nos terres. Ils ne voient pas ce que je vois, et que nous devrions tous voir: les frontières ne sont rien. Elles ne peuvent pas cloisonner l’air, le ciel, l’esprit des hommes et des lieux. Pas dans la perspective brève qui est la leur. Elles peuvent seulement nous soumettre à l’oppression d’autrui — or c’est là que nous existons le plus fort. Avant de nous éliminer, malgré notre démographie nulle, ils auront eux-mêmes disparu. Le pic du pétrole est dépassé, l’expérience du ratorium humain entre elle-même en récession. Nous sommes sauvés.
--
* : Il y a de quoi méditer sur le fait que l’Europe est la seule partie du monde où le zèle bureaucratique ait réussi à modifier l’horaire des astres. A mettre en rapport avec l’islamisation actuelle. Nivellement actif et organique remplissant les trous du néant passif et pétrifié...

** Ikea: le mot-clef me replonge dans le cauchemar. Je songe à ce sépulcre suédois, le fondateur, tapi derrière ses milliards sur les hauts de Lausanne, et qui guette les soldes à la Coop. La presse, toujours prompte à donner des leçons, le débusque, le traite de radin. Et lui, au lieu de les envoyer promener en vrai Harpagon, débourse aussitôt un demi-million pour colmater la rumeur. Il a versé son obole, la bête est apaisée. Elle n’ira pas photographier les petites Xenia qui s’empoisonnent à la colle, à journée faite, pour le compte de ce crabe. C’est dans ces transactions-là, entre coeur et calculette, que réside toute l’horreur du monde occidental. Il mérite son sort, mille fois!

mardi 19 juillet 2005

Ravna Gora

Il faut avoir vu les paysages qui en furent le théâtre pour comprendre l’insurrection serbe de 1941. La Ravna Gora, c’est le mont Suvobor, et le mont Suvobor, c’est le général Mišić et la victoire titanesque contre les Austro-Hongrois en 14... Une géographie mythologique encore intacte alors que Salamine et les Thermopyles sont effacés par la civilisation industrielle! Des montagnes que les Alpins appelleraient collines, culminant à 800 mètres à peine, mais sournoises, couvertes d’herbes lissées comme des perruques, de conifères menus et d’épines. On s’attend à y croiser un tchetnik derrière chaque arbuste. Les chemins, défoncés et rares, égarent impitoyablement l’étranger, même pourvu d’une carte. Du lieu proprement dit de Ravna Gora, ou encore mieux, de Simovića Ravni, on admire un vallonnement serein qui semble infini. Cette mer de pierre et de verdure n’est délimitée que par la densité de l’air, qui fait pâlir les arrière-plans comme un frottis de térébenthine. Aux confins de l’horizon, l’on distingue des montagnes dont les noms, dans la mémoire serbe, ont la sonorité sacrée des monts de l’Attique: Zlatibor, Ovčar, Kablar, Maljen, Golija...

Ce pays n’a jamais eu d’autres maîtres. Il n’en aura jamais. Ce peuple n’a pas de frontières. Son territoire propre varie sans cesse au gré des rapports de forces. Ici, les bornes sont claires. Les prérogatives des empires s’arrêtent dans la plaine, à Mionica, au nord, et à Milanovac au sud. Un îlot de quarante kilomètres de rayon. Les hommes de ce pays, qui le parcourent perchés sur des tracteurs étrangement semblables à des montures vivantes, sont infiniment aimables et tout aussi indomptables. Indomptables parce qu’aimables. Aimables, parce que sûrs d’eux, de leurs terres et de leurs droits: rien à prouver, rien à demander, rien à prendre. Ils parlent iékavien, dans un très pur accent d’Herzégovine — le Serbe “classique” —, rient avec candeur, répondent avec ruse et, flegmatiques, “laissent pisser” l’intrus jusqu’au point où...

Voici quelques années, à la débâcle du communisme, un démagogue les a bernés en ressuscitant à son propre profit le souvenir du général Mihailović. Aujourd’hui, le même devenu ministre s’empresse de brader tout ce qu’il peut de son pays par une vaine et vulgaire soif de reconnaissance étrangère. Lui qui galvanisait les foules n’est plus le bienvenu ici. On ne prend même pas la peine de le dire. Cela se sent, et l’intéressé le sent mieux que quiconque.

La Serbie est un grand mystère ;

le jour ignore ce que la nuit mijote,

et la nuit ce que l’aube apporte,

le buisson ne sait ce que rêve son voisin

disait Desanka Maksimović, notre plus grande poétesse. C’est ici que ces vers prennent tout leur sens. Chaque recoin de ce pays prodigue et riant, chaque virage, chaque vieux chêne foudroyé, chaque haie, chaque meule rayonne de douceur et de mesure. Et pourtant, chaque meule, haie, chêne ou virage respire une mortelle menace. Comme un mâtin fruste et fidèle.

dimanche 15 mai 2005

Anduze

Cévennes, éternelle terre d’hérésie!
Depuis les Wisigoths jusqu’aux parpaillots, en passant par les cathares, voici la terre des têtes dures et quérulentes.
Depuis hier samedi en visite chez Pierre-Alain Jacot, pasteur à Anduze.
Il accueille des pèlerins de St-Jacques, car le curé catho ne veut pas leur offrir le gîte. Ne sont pas toujours cathos: le dernier était un juif viré de son domicile...
Bourgade aride sur le Gardon, 3000 hab. Porte des Cévennes.
Hier après-midi, visite du musée du Désert, au Mas Soubeyran. Impressionnant et douloureux mémorial. La salle consacrée aux femmes enfermées à la Tour Constance m’a tiré des larmes. (Le mot gravé dans la pierre: “Résister”!)
Maison natale de Rolland (Pierre Laporte), chef des Camisards.
Par quelles compromissions et monstruosités est passé le maintien de l’ordre royal en France...
Quelle tragédie pour la nation que d’avoir scindé les Français entre 2 confessions. Et la nécessité, pour la seconde, de s’allier avec la Révolution!

Prêche de Pierre-Alain ce matin: parallèle entre les idoles et nos illusions de la modernité: Etat, science, sécurité sociale... Ce garçon calme et laconique s’est déchaîné devant ses paroissiens vieillissants, dans son temple immense et sonore ressemblant à un tribunal... un prêche violent, séditieux, contre la société qui ne reconnaît aucune dimension divine en l’homme.
Aura-t-il été entendu?

dimanche 17 octobre 2004

Dans la nef insubmersible


C'est aujourd'hui la fête du despote Stefan Štiljanović, grand prince guerrier comme Alexandre Nevski, et dont l'icône est celle des Migrations de Tsernianski.
C'est la fête, aussi, de sa femme, qui prit le voile après la mort du héros et accéda à la sainteté.

Ma visite à la Fruška Gora ne pouvait tomber mieux! Arrivé au miraculeux monastère de Grgeteg sous pluie battante, resté pour le dîner du dimanche, reparti avec l'icône de St Panteleïmon sous le bras, heureux...
Une grande vérité m'est réapparue très clairement dans cette église, au milieu de ce peuple pauvre et harassé, si désarçonné qu'il ne sait même plus s'endimancher autrement qu'en enfilant un training propre... au bord de cette immense plaine fertilisée par les incendies et le sang humain, sous cette pluie de déluge qui semblait ne jamais devoir s'arrêter, sous ce "ciel bas et lourd qui pèse comme un couvercle" déjà enduré par Baudelaire.
La vérité... Elle n'a jamais été, ne sera jamais objet de connaissance rationnelle. Elle est apparue comme une perception instable, fulgurante, et aussi comme l'incarnation passagère, dans la réalité visible, d'une entité abstraite, géométrique, intangible dans le monde matériel, et pourtant évidente: une sorte de centre de gravité, simple point médian qui détermine tout le mouvement d'un objet. Comment la définir mieux? Comme l'intersection d'au moins deux nécessités absolues?
Voici de quoi elle était, tout à l'heure, l'intersection: de la lumière tenace des cierges et des veilleuses, entretenue en ces lieux, contre vents et marées, depuis leur fondation; des regards sereins des grandes icônes sur le pourtour; du chant des moniales; du souvenir, c'est à dire de l'histoire apprise dont je me suis approprié comme d'un vécu; de l'aspect de ces ouailles, arborant les accoutrements et l'attitude de l'humanité nivelée à son stade ultime, ne sachant plus discriminer entre tenue de travail, tenue de loisir et tenue d'apparat, ni adopter les contenances respectives...
Tout cela était là, ensemble, et j'ai vu que cet ensemble serait "là" jusqu'à la fin des temps. Que les gouvernements pouvaient changer, les frontières se remodeler, les générations se dérouter... Et que cela tiendrait quand même.
Pourquoi?
Parce que, d'abord, si l'Evangile a un message clair, c'est: la quantité le cède à la qualité.
Qu'ils restent trois là-dedans, et la liturgie sera aussi importante et aussi belle.
Parce que si ces prolétaires absolus s'accrochent encore, un dimanche pluvieux, aux rites de Saint Jean Chrysostome, c'est qu'ils n'en décrocheront plus. La modernité a atteint son apogée dans les "trente glorieuses": on était récompensé de ne croire en rien. Aujourd'hui, on n'est plus récompensé de rien, uniquement insulté, trompé, battu. La comète nous a frôlés, elle s'éloigne désormais, pour des lustres. Nous reportons le regard sur notre glèbe, nous demandons explication, en tout cas consolation.
Ces gens sont tellement harassés, tellement enlaidis, tellement privés d'espoir par le monde où ils vivent, que pour les détacher de ce rite antique il faudra tous les martyriser.
Or le martyre est la couronne des croyants et le premier aliment de l'Eglise. C'est cynique, mais mathématiques: les martyrs de 1941-45, privés même de sépulture, comprimés sous terre, ont fini par faire séisme, éruption, dans les années 90. Ils ont éveillé des millions d'homo soviéticus, dont le diable lui-même ne s'occupait plus, tant ils lui étaient acquis. Et voilà qu'il faut déployer aujourd'hui un arsenal d'iniquités pour tenter de les contenir. Et le cycle du moteur — injection, allumage, expansion —  est sur le point d'être réamorcé. D'une manière sans doute moins spectaculaire que dans le cycle précédent, mais non moins efficace.
Pour peu, donc, que le dogme et les rites restent inchangés (et ils le restent), cette nef continuera de voguer, sans s'occuper de la mer ni des vents alentour. Ou alors, elle sera martyrisée. Mais alors son adoration se poursuivra dans un autre royaume. Elle est condamnée à triompher...

Cette vérité est aussi évidente qu'un théorème, c'est presque ridicule. C'est ce qui explique l'étrange et sarcastique décontraction de nombre de nos moines et théologiens face aux vicissitudes du temps. Qu'importe? Dans la mesure où la destination est comprise dans la traversée — elle lui est simultanée, synchrone —, seul se maintenir à flot importe. Tout notre destin est entre nos mains! Tout!

D'où le secret de la lutte spirituelle selon les Béatitudes: non, ne lèse pas celui qui t'a lésé. Au contraire, facilite-lui la vie. Offre-lui les meilleures conditions possibles pour l'accomplissement de son propre destin. Moins il aura d'alibis et plus il tremblera au jour dernier...
Tendre l'autre joue n'est masochiste qu'aux yeux des incroyants. Lorsqu'on comprend la vision du monde des croyants, cela s'avère n'être qu'une tactique. Tendre l'autre joue, c'est tendre un miroir. C'est retourner l'épée de l'autre contre lui-même. C'est du judo!
C'est si efficace que c'est presque malhonnête. Qui sait pourquoi il tend sa joue, celui-là est indifférent à l'issue de l'altercation: il gagne à tous les coups!
Et voilà d'où elle vient, notre insupportable désinvolture. Voilà la source de notre impitoyable humour!

On rit. Mais tout cela recouvre un incroyable secret, inaccessible et pourtant si simple...

jeudi 22 juillet 2004

Patmos, une incompréhensible nostalgie


Dans les îles du Dodécanèse, faisant face à l'Asie mineure, le drapeau grec se double encore du fanion jaune frappé de l'aigle bicéphale de Byzance. C'est dans cet archipel régi par une autre notion du temps, à neuf heures de bateau d'Athènes, que Patmos défend son héritage. Bizarrement taillée en hippocampe, elle s'étend sur à peine vingt-cinq kilomètres et abrite une population résidente de 2500 âmes. Le réseau électrique y dépend d'une génératrice diesel et l'eau douce d'un cargo poussif.

Et pourtant, lorsqu'on s'y rend pour la première fois, l'on a le sentiment non seulement d'avoir connu le plus somptueux lieu de retraite et de repos, mais d'avoir séjourné dans un nombril du monde.
Comment restituer la découverte de cette splendeur à la fois évidente et réservée? Je n'ai d'autre moyen que de décrire ce que, novice, j'y ai vu. Tâchons de recomposer ces visions du coeur...

Au-dessus de nous, dominant l'île, un monastère fondé au XIe siècle, et mué en forteresse à force d'invasions franques, catalanes et turques, tels ces crustacés des îles Bikini dont la carapace s'est faite blindage à force de radiations.
Autour de cet aimant cubiste et ténébreux s'est agglutinée une bourgade radieuse, blanche de chaux jusqu'aux marches de ses escaliers, formant dédale - face à l'île d'Icare, que pouvait-elle faire d'autre? - comme pour éconduire élégamment les nouveaux importuns avant que les murailles de pierre sombre ne les rembarrent à la manière abrupte des militaires et des confesseurs.
Khora. Elle m'était apparue, la nuit de notre arrivée, comme une fata morgana, un vaisseau en feux de gala lévitant au-dessus de la prude obscurité de l'île endormie. Puis, à mesure que notre ferry, fouetté par des vents d'abîmes, laissait par bâbord les effrayantes redoutes rocailleuses de Patmos, une filière de lucioles électriques est venue arrimer peu à peu cette acropole à son port.

A la différence de Khora, aérienne et candide comme l'orthodoxie, orgueilleuse et gaie comme la religion antique, mirage scintillant d'aussi loin que l'oeil porte aux quatre points cardinaux, l'humble et terrestre Skala ne se dévoile, elle, qu'à la dernière minute au fond de son golfe étroit. Lorsque les grands ferries nocturnes viennent y appuyer leur poupe, le port semble aussitôt doubler de taille! Tout y est si menu que, du haut de son neuvième ou dixième pont, le voyageur croit voir à ses pieds non pas une ville, mais sa maquette. Entre le donjon théâtral où logent les institutions et les maisons du port, on aperçoit alors une petite place pavée à l'éclairage dramatique, si semblable à une scène d'opérette que l'on se surprend à chercher la fosse d'orchestre.

La ville haute est parsemée d'églises et de monastères mineurs, mais ne possède aucun hôtel. On n'y séjourne qu'en propriétaire ou en ami, à moins d'avoir déniché une location discrète et coûteuse. La ville basse, elle, n'est quadrillée que de chapelles familiales et se loue volontiers. Ses ruelles sont encombrées de tavernes et de boutiques de souvenirs redondantes, témoignant d'un marketing peu concerté qui face à l'industrie touristique de Cos ou de Rhodes apparaît touchant de désuétude. Et tout cela est strié nuit et jour par les scooters innombrables, zézayant en tous sens comme des mouches autour d'une lampe.

Patmos, en pratique, c'est un port et un fort. Le reste ne sont qu'ermitages ou hameaux de pêcheurs arrêtés à mi-chemin de leur conversion balnéaire. Entre ce port et ce fort, entre le ventre et la tête, court aujourd'hui une route goudronnée en lacets. Mais avant ce boyau moderne, Patmos a vécu, des siècles durant, le long d'une colonne vertébrale: un vaste chemin muletier, pavé sur 5 mètres de large, reliant la terre au ciel en ligne droite au mépris des courbes du terrain et de la fatigue des marcheurs. Elle est encore là, cette voie royale, bien qu'entrecoupée par les virelais du goudron. La redescendre de nuit, dans l'odeur des pins, voir le port, à ses pieds, se rapprocher peu à peu dans son berceau de pierres et sous son dais d'étoiles, c'est une promenade qui vaut toutes les foulures que l'on se fera inévitablement sur ces pavés abrupts.

Enfin, à mi-chemin du ventre et de la tête, que l'on monte par la route ou par les pavés, voici le coeur de Patmos : la caverne, à flanc de coteau, où saint Jean dicta à son disciple Prokhore ses visions de l'Apocalypse. Autour du saint lieu, les empereurs de Byzance firent d'abord construire une chapelle, puis tout un monastère, bâtisse blanche visible à des milles dont les entrailles sont l'un des plus étonnants buts de pèlerinage de la chrétienté, en même temps qu'une attraction touristique. Ainsi, pendant la liturgie du dimanche matin, la caverne encombrée devient le théâtre d'une étrange procession, où les rangs disciplinés des fidèles locaux s'écartent avec résignation devant un défilé de visiteurs profanes, hébétés, venus de tous les continents, repris aussitôt que débarqués par les grands paquebots ancrés au large.
La caverne de St Jean est la deuxième crèche de la chrétienté. De terribles prophéties y sont venues tremper la foi des croyants en une promesse qui, sans cet épilogue, se serait sans doute diluée en une espérance bénigne, quiète, d'où tout tragique eût été exclu. Elles viennent, aussi, depuis vingt siècles consoler les désemparés en rappelant que nulle chandelle ne brûlera indéfiniment, pas même celle des puissants de ce monde. Aujourd'hui, en ce lieu, deux humanités se frottent et se côtoient sans se mêler d'aucune façon, plus proches et plus dissemblables, en profondeur, que les hommes ne l'ont jamais été au cours de l'histoire. Entre ceux qui entrent ici avec crainte et vénération, la gorge serrée à suffoquer, et ceux qui s'y pressent irrités de ne pouvoir photographier un lieu aussi pittoresque, le fossé est plus profond qu'il ne le fut jamais entre les Perses et les Achéens, entre Israël et les Gentils, entre Rome et Byzance, entre Byzance et Istamboul, entre Marco Polo et l'empereur de Chine. Cette division de l'être, habilement masquée par le nivellement des apparences, est si palpable en ce lieu que l'on a l'impression que les révélations de saint Jean ne font que se répéter ici, chaque jour, comme la réalité enregistrée à tout jamais par la machine de Morel, dans le roman métaphysique de Bioy Casarès, en revêtant simplement les formes les plus intelligibles au témoin du moment.

Un ventre industrieux, une tête rayonnante, un coeur mystiquement caché: cette trinité verticale, c'est tout le sens et tout le charme séculaire de Patmos. Cette petite île de la mer Egée, dans son architecture organique, reproduit l'organisation la plus profonde de l'humanité, son aspiration la plus pure. En la quittant, tout être pourvu d'âme ressent une inexplicable nostalgie. Certes, à toute époque son éternité: aujourd'hui la nostalgie se chiffre par des prix, au mètre carré de bâtisse vétuste, comparables à ceux de l'immobilier cossu des capitales d'Occident. "Ah, vous connaissez Patmos?" : l'exclamation mondaine vaut mot de passe. Dès le premier séjour, les "anciens" de Patmos se sentent comme un prestige de pèlerins, de hadjis. Dans les venelles de Chora, la Jet Set a discrètement éparpillé ses pied-à-terre, tandis qu'au petit port de Skala, en face de la génératrice tapageuse et puante, viennent s'établir des yachts dont l'absence à Cannes n'est sans doute pas passée inaperçue.

Le snobisme, nous le savons depuis Proust, n'est qu'un report du désir religieux vers une fausse adresse. Si Marcel avait connu l'étrange melting pot mystico-sybaritique de Patmos, La Recherche du Temps perdu eût peut-être abordé la question de la foi égarée de l'Occident de manière plus frontale...

Slobodan Despot. 27 juillet 2004.

PS J'ai vu sur le mur d'une agence de voyages, après mon retour, une carte de l'Asie mineure éditée en Turquie. Je me suis empressé d'y chercher, dans l'Egée voisine, le cher petit hippocampe. Ce que j'ai découvert m'a révulsé d'horreur: à côté de la forme si caractéristique était imprimé un nom turcisé, qui n'était qu'une caricature de celui que je connaissais: Batnoz. Cette seule mutilation toponymique résume, à mes yeux, toute la barbarie expédiente et sardonique de cette usurpation désormais si ancienne qu'on l'admet comme légitime, et qui a transformé Andrinople en Edirne, Smyrne en Izmir, Constantinople en Istanboul, et ma vieille Rascie, immémoriale terre slave peuplée de saints, de chevaliers et d'églises simplissimes, en Sandjak...

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dimanche 27 juillet 2003

Derborence (27 juillet 2003)

Excursion, hier, dans le massif des Muverans.

Nous sommes montés, avec Clo et les petites, jusqu'à la ferme de La Vare, sur le chemin du col des Esserts, au pied de l'Argentine.
Xenia atteinte de diarrhée, les petites ont rebroussé chemin, pour me rattraper en voiture à Derborence.
Et j'ai continué, seul, sur la voie d'approche décrite par Ramuz: l'alpe d'Anzeindaz, puis la majestueuse montée en pente douce jusqu'au pas de Cheville, où "le sol se dérobe sous vos pieds", et où apparaissent comme le fond sombre d'un chaudron les forêts abruptes de Derborence.
Au premier col, j'avais rattrapé Marie-Jeanne et Christelle, les deux jeunes femmes qui nous avaient précés depuis les Plans-sur-Bex. Nous avons poursuivi ensemble: compagnie agréable, gazouillante et gaie.
Elles partaient faire le tour des Muverans en quatre jours. Christelle, dodue, n'en pouvait déjà plus! Peu chargé, j'ai échangé mon sac contre le sien.
Pendant que je contemplais les replis noirs et tourmentés du versant sud-est des Diablerets (qui à eux seuls justifient le nom du massif), elles se souciaient de pêcher un coin de réseau pour envoyer des SMS à leurs "hommes"...
Au col, une question me vient: "Eh, les filles! A votre avis, quel est l'âge de l'autoroute la plus ancienne?"
Réponse: 50 ans, peut-être?
"Oui, et l'âge du chemin où nous marchons?"
Elles restent perplexes. Moi aussi. Depuis qu'il y a des bergers dans ces montagnes, le pas de Cheville est un passage obligé. Et les sentiers sont comme les mythes anciens: la trajectoire la plus ajustée, la plus parfaite, que l'usage des générations ait pu façonner. Ils ne pouvaient passer à dix mètres à gauche ni à droite d'où ils sont.
Cet humble chemin creux, sans bornes ni bancs, doit donc être là depuis mille ans. Ou deux mille. Ou dix mille... Aucune autoroute ne l'égalera jamais.

Accueillis au bord du petit lac par les petites, bondissantes... et par l'accordéon-musette loué par le refuge.
Cela détonnait au bord de cette eau, qui est comme un petit étang creusé à la mémoire des pauvres bergers ensevelis par l'éboulement de 1715. Exactement: ce lac, qui commença de se remplir à l'instant de leur mort, est leur monument funéraire. Respect!
Le vieux Plan, dans le roman, était leur gardien. Il les entendait geindre sous les pierres géantes. Il intimidait les hommes qui s'en approchaient.
Qui nous avertit désormais et nous impose le silence? Personne. On nous invite au contraire à "profiter" de la nature dans ce lieu de "détente".

Relu, évidemment, Derborence cet après-midi. L'âpre goût de pierre à feu que laisse ce livre! La profondeur de chaque signe de la nature qui s'y reflète. En lisant, je refaisais mon chemin, la gorge étrangement nouée. Pourquoi? Parce que je ne puis éprouver le dixième des sentiments et de la vie de ces hommes? Parce que la poésie de Ramuz est déjà un passé qui ne reviendra plus? Parce que je suis seul?