jeudi 12 novembre 2009

Lynda Lemay, la boule dans ma gorge

(A propos du spectacle de Lynda Lemay à l’Auditorium Stravinski de Montreux, le 11 novembre 2009.)
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A Margaux D

Commençons par la fin. Au terme d’un généreux spectacle, Lynda Lemay a pris son micro et s’est assise au bord de la scène, face à son public, dans une salle où les lumières étaient déjà à moitié allumées — signe aux enthousiastes dressés en standing ovation qu’il ne fallait tout de même pas trop en demander au bout de trois heures...
Elle nous a adressé à tous une chanson d’amour qui sonnait juste, une chanson faite de mots simples, d’accents bouleversants et d’une absence totale de démagogie. Elle a chanté son union parfaite avec nous, notre amitié sans nuages. Ce n’est pas pour autant, a-t-elle rappelé, que nous dînerons un jour ensemble. Je m’en vais retrouver mes enfants, vous votre vie, et notre prochain rendez-vous ne pourra être qu’une date de concert.
C’est évident. Pourtant, lorsque Lynda rappelle des évidences, ces évidences se transforment soudain en poésie. Et cette poésie, portée par les inflexions habitées de sa voix, s’insinue directement dans nos entrailles pour n’en plus jamais partir.
La vie, dans ses épopées du quotidien, est un hymne jubilatoire tempéré en fin de portée par une facétieuse note d’amertume: douceur ample d’une mangue coupée, en un contraste choquant, d’une goutte de fiel pur.
Ou alors, c’est l’inverse: une grisaille triviale rehaussée d’un éclair céleste. L’éclair de l’amour qui comprend et qui pardonne tout, même ces vulgaires souliers verts dans l’armoire du bien-aimé dont il jure qu’il ignore tout de la (ou du) propriétaire...



Aurais-je pleuré à un spectacle de Brassens? Non, bien que ses chansons m’émeuvent jusqu’au tréfonds. Or, Lynda me fait pleurer même en pleine ville, au volant de ma voiture. « Tu ne verras plus l’hiver » m’a fait griller plusieurs feux rouges et manqué provoquer des accidents. Cette chanson sur la mort désirée d’un enfant malade devrait être interdite de voiture!
Hier, écoutant Lynda sur cette vaste scène, accompagnée par son sobre petit groupe — deux guitares, un piano, un violon — je ne sentais la boule se dissiper dans la gorge que lorsqu’elle entonnait une de ces satires vipérines dont les mâles font généralement les frais. Alors, je riais. Elle m’avait sondé, moi personnellement, m’avait pesé et trouvé bien léger... Et je riais de moi et des autres grands cons perdus dans cette salle peuplée essentiellement de femmes. Oui, de femmes, peu avantageuses, quadragénaires, souvent fatiguées. Certaines poussaient des gloussements de honte en entendant Lynda parler de dards, de bites et de serpents mous. Toutes (et moi aussi, grande bûche) sombraient dans l’affliction lorsque Lynda évoquait le petit manteau bleu flottant sur la mare des canards, le bouleversant vestige d’un accident si banal.
Oui, ces femmes-là, les femmes sans éclat adorées par leurs neveux, la poétesse de l’humanité ordinaire est leur porte-étendard. Elle leur montre qu’il y a de la grandeur dans les gestes les plus banals, dans les plus humbles élans. Et elle nous a rappelé, à tous, que la poésie était faite d’empathie, d’humanité et de mots simples. C’était une poésie empathique, chantante et simple qui faisait sangloter les héros grecs comme des madones. C’est la poésie savante et aphone qui a détourné notre civilisation moderne de toute poésie.
Oh, Lynda, belle et bouleversante Lynda, si l’on m’avait dit vingt ans que tu apparaîtrais sur la scène d’une langue qui a trituré jusqu’à l’absurde et au doute ses propres mots, comme j’aurais ricané. Si l’on m’avait dit que des sentiments entiers et purs tels que la fidélité, l’amitié, la compassion muette, la crainte de la mort, feraient se dresser des salles immenses, comme j’aurais espéré, puis comme j’aurais chassé ce rêve d’un revers de main...
Ecoutant, hier soir, cette petite femme à l’accent acadien mettre en épopée la vie ordinaire, ma propre vie, j’ai songé à mes amis politiques, guerriers ou pamphlétaires qui, depuis tant d’années, s’efforcent en vain d’insuffler à la médiocrité globalisée un début de pathos, l’esquisse d’une aventure humaine. Mes chers, mes pauvres amis, l’aventure humaine n’est ni dans vos armes ni dans vos manifestes. Elle est dans les yeux et dans la guitare d’une espiègle Canadienne.

3 commentaires:

ydaniel a dit…

Quel bonheur de vous lire.
Tous ces mots qui sonnent si juste sont un tel régal.

Moi qui travaille dans l'ombre de cette si magnifique femme depuis 20ans, vous dit merci.

Yves Daniel
son sonorisateur

Slobodan Despot a dit…

Merci, cher Yves! Ton mot me bouleverse! Mon voeu le plus cher serait qu'elle puisse me lire.

samira a dit…

Slobodan, je n'ai jamais lu d'aussi bel article sur Lynda ! tellement vrai, très touchant ! Elle a eu connaissance de votre article, je ne savais pas que vous souhaitiez qu'elle en soit au courant, je l'ai fait car de tels véritées, de tels compliments, encouragements... méritent d'être remis au destinataire !