mardi 19 mai 2009

L’adieu au monde livre

Notes sur l’évolution de l’e-book

(Publiées à l’état de brouillon à cause de la curiosité massive suscitée par l’annonce du portage du catalogue Xenia vers l’e-book, en collaboration avec les éditions Arbre d’Or)

Je contemple une pub pour le e-reader de Sony parue dans Vanity Fair en décembre 2008. L’objet est déjà ringard, avec ses innombrables boutons. En six mois, l’écran tactile est devenu un must...
L’e-book en est, selon les spécialistes, au stade de l’internet des premières années. Maladroit, limité en fonctions, lent. Il va progresser, et vite.
Mais la nausée me saisit à l’idée de refinancer l’évolution de ce nouvel outil comme j’ai financé, une fois par an ou tous les deux ans, l’évolution de la micro-informatique.
Si je pourrais encore utiliser un Macintosh SE de 1986, à cause de son dépouillement et de sa fiabilité, toutes les générations intermédiaires, jusques et y compris l’iMac en couleurs, sont bonnes pour la casse. Il en ira de même de l’eBook: à peine acheté le modèle dernier cri, que nous serons appâtés par le prochain: l’écran souple remplacera l’écran dur: indispensable, j’achète! L’écran tactile rendra les boutons obsolètes: c’est évident, j’achète! L’affichage à l’encre électronique passera du noir-blanc à la couleur: comment y résister? Je prends.
Il est clair que le budget hardware dépassera le plus souvent le budget livres. Pour parler comme grand-papa: on dépensera plus en lorgnons qu’en lectures.

Un livre est bien plus que du texte
Des spécialistes ont judicieusement relevé l’ennui et la mélancolie que dégage cette alliance entre la surabondance de choix et l’extrême pauvreté de la mise en forme dans les e-books. Un livre est aussi un miroir de page, une typographie, une texture de papier.
On n’imprime pas dans le domaine français de la fiction avec des caractères bâtons. En principe. Mais on le fait en Allemagne.
A l’heure actuelle, le choix en matière de polices installées est très maigre dans l’e-book. On peut toujours lire du pdf, me dira-t-on. Oui. Mais sans doute pourra-t-on un jour télécharger les polices et signes spéciaux qui vont avec un livre, en même temps qu’on en téléchargera le contenu. Raison supplémentaire pour changer d’appareil.
…Et tout ça, encore, n’aura d’autre but que d’imiter le plus fidèlement possible le livre papier. Quelqu’un trouvera moyen de « corner » symbolique ment des pages, de les « annoter au crayon » comme on peut déjà le faire dans Acrobat Pro. On imitera les textures du papier, pourquoi pas les imprécisions de l’impression (comme on ajoute à la musique sur CD le grésillement du 33 tours).

Vers la bifurcation
Mais pourquoi s’arrêter là? Sitôt que la technologie sera suffisamment mûre, et en suivant la logique inflationniste-dégénérative de la micro-informatique depuis qu’elle existe, on « améliorera » l’e-book, tant l’objet matériel que le système logiciel, jusqu’à un point de rupture où le « livre » électronique cessera d’être une métaphore servile du livre papier. Pourquoi se priver des annotations vocales? Pourquoi les livres illustrés pour la jeunesse ne comporteraient-ils pas des images animées en flash au lieu des traditionnelles images fixes? Pourquoi ne pas écrire des romans interactifs, à la manière des jeux de rôle, où le lecteur composera lui-même son histoire à chaque nouvelle bifurcation du récit? Et rien de plus facile que de truffer le texte de renvois didactiques vers des bases de données sur le web.

Un lecteur e-book et rien d’autre? A quoi bon?
Cette évolution du contenu s’accompagnera nécessairement d’une évolution de la machine. Ainsi, Amazon vient de présenter la version « XL » de son lecteur propriétaire, le Kindle. Il est vaste, certes, mais justement: est-ce la peine de traîner dans son sac une tablette (et son alimentation!), si cette tablette ne sert « que » à lire des livres? Pour le même poids, et un prix semblable, ne pourrait-on en faire un gros téléphone, un centre de communication, avec une métaphore de clavier au bas de l’écran? Voire avec un clavier matériel, rabattable?
Certains murmurent que le « netbook » d’Apple serait justement un iPhone géant, que l’on pourrait coupler avec un clavier plat pour en faire un véritable ordinateur ultraportable. L’iphone peut déjà lire des e-books, et guère plus mal qu’un appareil dédié (via l’application Stanza). Si Apple décidait d’en faire une tablette comparable au Kindle, celui-ci serait aussitôt rangé au rayon des curiosités informatiques. Du coup, les fabriquants de e-readers dédiés se sentiraient totalement ringards et s’efforceraient de se mettre au niveau de l’offre...
Bref: l’eBook va évoluer, tant comme objet que comme programme et système. Cette évolution se répercutera nécessairement sur son contenu et incitera l’eBook a s’affranchir de sa métaphore « livre papier » pour devenir un produit à part.

Et alors?
Alors, c’est simple: soit l’ensemble de la culture de masse aura basculé vers le livre électronique comme la photo a viré du film au numérique. Soit elle n’aura pas basculé en masse, et le marché du livre papier sera en partie sauvé, quoiqu’ébréché. Et nous verrons en parallèle une forme de publication « électronique » avec ses règles de composition et de mise en page propres — et une forme de publication « papier » qui préservera le livre dans sa forme d’avant la révolution informatique.
Quoi qu’il en soit, le coût de l’évolution de l’ebook sera élevé, et on le fera évidemment endosser au consommateur. Cela fera des milliards en moins pour l’achat de livres, et des millions d’heures soustraites au précieux temps de lecture par les tracas de mises à jour, de comparatifs, de classements, de recharges et de dépannages.
C’est donc ici que se situe le coeur du débat: qui s’efforce encore de faciliter et de propager la lecture en soi? Qui s’occupe des contenus qui seront colportés par les livres? L’effervescence médiatique est beaucoup plus grande aujourd’hui lorsqu’un éditeur annonce qu’il va passer à l’ebook (n’importe le contenu), que lorsqu’il présente un contenu novateur. Les moyens auront complètement dévoré les fins.

Deux supports, deux humanités
Un livre matériel (papier, papyrus, parchemin...) est d’un abord immédiat. N’allons pas jusqu’aux manuscrits de la Mer Morte: une Bible copiée au XIIIe s. nous est parfaitement accessible, moyennant connaissance d’une langue et d’un alphabet. Les prérequis sont strictement intellectuels, immatériels. Un livre électronique, c’est d’abord un appareil de lecture, accessible à une partie seulement de l’humanité (et s’il devait se « démocratiser », quelle pollution!). C’est un système d’exploitation. C’est une batterie (avez-vous la bonne prise, le bon chargeur?). Que d’obstacles: le texte ne peut se matérialiser sans un énorme appareillage électronique. Le lecteur du livre papier est, à la rigueur, un être humain instruit et nu. Le lecteur de l’e-book est un être déjà totalement assisté par la technologie et accaparé par elle. Ce sont deux humanités différentes. Ecrira-t-on pour la deuxième comme l’on écrivait pour la première?
Baudoin de Bodinat note: nous voici déjà incapables — faute de la patience de nos ancêtres — de véritablement entrer dans les classiques de notre propre littérature. L’environnement électronique devenu obligatoire n’aidera pas à nous détendre.


Pourquoi Xenia?
1. Il y a de la demande pour nos livres aux quatre coins du monde, et la distribution mondiale est trop chère. L’e-book satisfera-t-il ces lecteurs, ou préfèreront-ils payer 50% de port et attendre 3-5 semaines?
2. Si l’on fait toujours la part des moyens et des fins, aucun moyen n’est mauvais en soi.
3. Je songe au morceau de bravoure de ce présentateur conservateur américain des premières années de la TV. Exhibant un 45 tours comme une hostie, il s’écria: « Jamais le rock and roll ne passera sur cette chaîne ! » Et crac! voici le pauvre disque brisé en deux.
Cette morgue intransigeante a quelque chose de pathétique et de profondément ridicule. Si nous croyons que les livres forment et canalisent encore l’humanité, nous sommes des idiots prétentieux.

1 commentaire:

Patricia a dit…

Tu as tout compris du eBook !
J’irais même jusqu’à dire que grâce au eBook, l’édition papier va retrouver une meilleure qualité. En tout : contenu et contenant. S’il y a une édition qui “doit” disparaître, c’est le livre de poche. Les romans de gare ou à l'eau de rose seront publiés tout aussi en masse, mais en numérique. La forêt nous en sera infiniment reconnaissante.

On va s’habituer à lire à l’écran, on s’habitue déjà. On ne lit d’ailleurs plus comme avant. On photographie beaucoup plus qu’on ne lit, alors on aura le choix entre écran rétroéclairé ou papier et encre numériques, les deux ayant leurs avantages et leurs défauts. Le businessman qui prend souvent l’avion ou le train préférera un écran rétroéclairé ; pour lire sur la plage, ce sera l’écran à encre numérique sur un appareil qu'on aura rendu insubmersible et résistant à l'eau de mer et au sable. Les étudiants et les chercheurs auront tous leurs ouvrages de référence dans un appareil de moins d'un kilo.

Le beau livre va retrouver une meilleure place. Le beau papier odorant, la belle encre, les belles polices, les douces reliures en cuir... Et le très beau livre va prendre son essor. On pourra, par exemple, se procurer des reproductions des Très riches Heures du Duc de Berry tout à fait acceptables.

Moins de livres sur les rayonnages de la bibliothèque, mais de meilleure qualité. Pour la beauté de l’objet. Et je serai la première cliente.

Patricia Eberlin, Arbre d'Or Editiions