mardi 19 décembre 2006

Histoire d'un morceau de tissu

La frise qui surplombe les pages de ce site n’est pas un ornement ordinaire.
Il s’agit d’un humble morceau de tissu mais dont la trame, comme un code génétique, résume notre passé et peut-être notre avenir.
Cette trame, la voici tout entière :


Ce minuscule tapis de deux empans, délavé et mangé par les mites, est le produit d’un art du tissage immémorial, signature de la Dalmatie et des pays dinariques, de cet art gaîment non-figuratif, vibrant et simple que Rebecca West aimait tant.
En réalité, ce tissage est l’une des faces d’une petite sacoche, dont l’autre moitié se trouve chez mon frère.
C’est tout ce qu’il nous reste de la maison de nos ancêtres!

Les Despot sont originaires de la Serbie du Sud (Kosovo), qu’ils ont abandonnée dès le XVIe siècle en raison des persécutions turques. Comme la plupart de leurs frères, ils se sont établis aux marches de l’Empire autrichien (Krajina, aujourd’hui en Croatie), où, des siècles durant, ils ont formé avec leurs corps de soldats la “muraille de la chrétienté” (antemurale christianitatis) qui contint aux portes de Vienne l’avancée des Ottomans.
Au XIXe siècle, comme la crainte de la Sublime Porte baissait en même temps que les forces de cet empire décadent, l’Autriche abolit les privilèges des garde-frontière serbes et les soumit à une forte pression religieuse afin de les catholiciser. C’est ainsi que, sur le tard, un grand nombre de Serbes se convertirent au catholicisme romain.
Une branche des Despot — la mienne — crut à ce pis-aller, mais n’y gagna qu’une paix temporaire. En 1941, la Croatie proclama son “indépendance” sous l’égide de l’Allemagne hitlérienne et de l’Italie fasciste, et mit aussitôt en place une politique officielle d’extermination de sa population orthodoxe. Mon grand-père Ante, qui avait épousé une femme orthodoxe, dut fuir la Krajina de ses origines pour préserver sa femme (et peut-être se préserver lui-même) du sort qui avait été celui de sa belle-famille: la liquidation brutale. Au couteau, ou au fond d'une fosse...
Fonctionnaire de l’Etat, le paisible Ante Despot trouva refuge dans une région éloignée, la Syrmie, où sa famille fut préservée malgré les épouvantables persécutions qui avaient frappé les Serbes de la province.
Après la guerre, mon père Milenko y rencontra la fille de Mirko Santrač, Serbe de Bosnie qui avait, lui aussi, mis les siens à l’abri dans ce pays plus clément. Les Despot fuyaient les zélateurs franciscains, les Santrač redoutaient les égorgeurs islamiques. Mes parents étaient faits pour se rencontrer...
Je suis donc né catholique, par l’inertie des usages, dans une ville-refuge à bonne distance des foyers séculaires de ma famille.

Par une décision personnelle, je suis revenu, après plus d’un siècle, à la foi de mes ancêtres: l'orthodoxie. Cela se passait au début de la guerre civile yougoslave. Pendant ce temps, me cousins de Krajina s’entre-déchiraient. En 1995, la Croatie, appuyée de nouveau par le Reich planétaire — les Etats-Unis — chassa tous les Serbes de la Krajina. Le pays de mes ancêtres, Vrlika, devint un village fantôme au milieu de ses pierriers. Sans doute l’est-il encore maintenant...

Quelques années plus tard, en 1998, mon frère Marko retourna pour la première fois dans ces terres désertées. Il retrouva notre village et dans le village, la maison des Despot. Elle avait été démolie et pillée. Il n’y découvrit que des gravats, de vieilles poutres... et puis, cette modeste et antique sacoche.
Nous n’avons pas cherché à savoir qui avait démoli notre maison. Nous avons décousu la sacoche et conservé chacun sa moitié dans sa propre maison, en Suisse.

Ce morceau de laine tissée est tout ce qu’il nous reste d’une maison et d’un passé dans un pays qui nous est devenu inaccessible, peut-être à jamais. Il nous est infiniment précieux. Il nous raconte un passé d’âpre labeur et de tragédies, et peut-être d’autres choses encore. Etait-elle prophétique, cette main de femme qui, vers la fin de l’autre siècle — le XIXe —, inscrivit dans sa trame, avec un fil rouge et un fil blanc, le drapeau helvétique?

3 commentaires:

deedeeka a dit…

Cher ami,

petit voyage sur les terres d'un ami...votre blog est bien fait. le morceau de tissu....
c'est la première image qui m'a frappée avant même que je ne lise, c'est ce morceau de tissu....je suis très touchée par ce que vous avez écrit....très émue....merci pour cette petite pièce de votre vie...

amicalement a vous.

bertrand a dit…

les souffrances des serbes de Bosnie,de Kosovo ou d'ailleurs,ressemblent étrangement à celles des pieds-noirs,expulsés de leur pays il y a 50 ans dans l'indifférence du monde,parfois égorgés,parfois pire encore.

serbes et pieds-noirs ont été victimes de ce qu'on appellerait aujourd'hui un véritable nettoyage ethnico-religieux;
et dans les deux cas,bien que victimes,bien qu'ayant tout perdu,leur culture,leur identité,leurs églises,leurs cimetières,après avoir subi tant d'horreurs,c'est encore eux qu'on traine dans la boue,c'est eux qui sont les criminels aux yeux du monde,simplement pour avoir voulu rester vivre chez eux.

les similitudes sont vraiment étonnantes.
en france aujourd'hui,pas un mot sur les atrocités commises par le fln,les attentats,les enfants égorgés ou torturés,les bombes aveugles,les massacres d'oran du 5 juillet 1962 entre autres,tout a disparu comme par enchantement

pour les serbes,idem,rien sur leurs villages brûlés,sur ces gens massacrés en sortant de la messe de minuit,tout un village y passa,certains furent même crucifiés,parce que pour nous autres occidentaux,les seuls coupables possibles sont les serbes,et les victimes les musulmans,comme en algérie,de coupables il ne pouvait y avoir que les français,jamais on ne s'est avisé que peut-etre ils avaient le droit de se défendre,de défendre leur famille,leur terre,leur église.

et dernière similitude,les pieds-noirs sont expulsés,les serbes fuient,deux pays accèdent à l'indépendance,le monde se réjouit et ne se rappelle pas même l'existence de ces populations déracinées et chassées de chez elles dans l'allégresse,du moins pour cux qui ont eu la chance de survivre

Meyrat Brigitte a dit…

1 tapis dalmate prémonitoire : 1 croix CH dans sa trame...